Le rapport homme/animal en Inde

par Alain Joly

Les animaux : on leur a volé leur liberté, on leur a volé leur lait,

on leur a volé leur miel, on leur a volé leur chair, on leur a volé

leurs petits, on leur a volé leur sperme... que leur reste-t-il ?

Guy Chaty

..

..Alain Joly est né en 1962 à Albertville. Sa passion pour l'Inde l'a entraîné dans ce pays à de

nombreuses reprises. Il s'est particulièrement intéressé à l'enseignement du philosophe et sage

Krishnamurti et a travaillé comme éducateur pendant quatre ans à Brockwood Park, école fon-

dée par K. en Angleterre (Hampshire). Alain Joly a mis en ligne en 2001 un site sur l'Inde

d'une grande richesse. Son adresse :

                         http://perso.orange.fr/alainjoly1/inde-sauvage.htm

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     En Inde, la relation entre l'homme et l'animal revêt une grande importance,

depuis toujours, et à tous les niveaux de la société. Les animaux sont présents

partout dans la vie quotidienne des Indiens, du plus petit, le moustique, dont

chacun doit et sait se prémunir dès la tombée de la nuit, jusqu'au plus gros,

l'éléphant majestueux, présent jusqu'au coeur des villes. Vous pourrez croiser

avec émerveillement sa démarche chaloupée au détour d'une rue, ou le voir tout

décoré bénir stoïquement de sa trompe les dévots à l'entrée du temple. Entre ces

deux extrêmes, toute une foule de créatures habite les campagnes, et aussi, plus

étonnamment, les villes. La plus célèbre d'entre elles est la vache sacrée que

l'on rencontre un peu partout en Inde, promenant sa nonchalance, indifférente

semble-t-il à la cacophonie ambiante. Sa présence est respectée et il existe même

des maisons de retraite où les vieux animaux malades sont soignés et nourris jus-

qu'à leur mort. Dans les villes, elles se contentent souvent d'une peau de banane

par-ci par-là, peut-être un légume chapardé sur l'étal d'un marchand, et ne rechi-

gnent pas à avaler papiers et tissus, dans l'attente d'un festin occasionnel - les

restaurants, parfois, versent les restes de la journée dans la rue au plus grand

bonheur de ces dames. Leurs bouses, quant à elles, sont précieusement récoltées,

puis mélangées avec de la paille, et séchées en galettes bien rangées contre les

murs. Elles deviendront un combustible inestimable dans les foyers. La princi-

pale source de lait ne provient pas de la vache, mais du buffle domestique. Ces

animaux noirs et imposants, intelligents, dociles, sont les véritables animaux de

ferme en Inde, et produisent un lait très nutritif apprécié des Indiens. Les vaches

ne sont pas les seuls animaux nettoyeurs de la rue, elles sont aidées en cela par

les cochons, les chèvres, les chiens. Ces derniers ne sont pas très estimés, ils

sont pourtant nombreux, errants, souvent ignorés, parfois méprisés. Dans les

villes, les familles aisées tendent à adopter le chien comme animal de compagnie,

à la façon des pays occidentaux. Les nettoyeurs des villes viennent aussi du ciel.

Les corbeaux, vautours, et autres rapaces n'hésitent pas à investir les rues à la

recherche de nourriture. Les corbeaux surtout, nombreux, émettent des croasse-

ments joyeux très caractéristiques du paysage sonore de l'Inde.

     Bien d'autres animaux partagent la vie quotidienne des Indiens, comme ce

petit écureuil rayé si commun dans les parcs, sur les murs et les arbres des villes.

Les singes, quant à eux, n'hésitent pas à escalader les maisons et à chaparder la

nourriture dans la main même des gens. Dans les paniers des charmeurs de ser-

pents, les cobras attendent le son de la flûte pour épater touristes et badauds.

Fréquents dans les campagnes, leurs morsures font de nombreuses victimes

dans ce pays où l'on marche encore souvent pieds nus. Le paon, oiseau magni-

fique originaire des jungles de l'Himalaya, est également très répandu, et son

cri strident est communément entendu dans la campagne indienne. Il a d'ailleurs

été choisi comme l'oiseau national du pays.

     Si beaucoup de ces animaux sont venus vivre aux marges de la société

humaine et s'y sont adaptés par intérêt, les hommes, réciproquement, ont aussi

su utiliser les animaux pour les aider dans leurs travaux quotidiens. Les boeufs,

les chevaux, les dromadaires, les éléphants - humbles serviteurs - ont de tout

temps tiré charrues et charrettes, transporté les hommes, acheminé les marchan-

dises, accompagné les guerriers sur les champs de bataille. Mais les animaux

ont rendu aux hommes d'autres formes de service plus étonnantes : les ours,

les singes, les serpents ont aidé maints saltimbanques à gagner leur nourriture

quotidienne. Au Bengale, les loutres sont dressées par les pêcheurs pour rabattre

les poissons vers les filets. Une fois son devoir accompli, la loutre saute dans la

barque en émettant un petit cri joyeux pour obtenir sa récompense. Il n'est pas

rare de voir les villageois apprivoiser des mangoustes et des civettes pour pro-

téger leurs récoltes des nombreux rats. Et il y a plusieurs siècles, les princes

moghols utilisaient les guépards pour chasser gazelles et antilopes.

     L'Inde est encore, ne l'oublions pas, une terre d'animaux sauvages qui

inspira à Kipling le fameux Livre de la Jungle. D'ailleurs, le mot jungle vient

de "jangal" ("forêt" en Hindi). Depuis des temps immémoriaux, les éléphants,

les ours, les loups, les panthères, les singes, les pythons, les vautours et bien

sûr le tigre royal, le redoutable "Sher Khan", (bien d'autres encore), ont habité

la belle nature de ce pays. L'Inde est une des dix terres au monde qui possède

le plus grand nombre d'espèces animales, et aucune autre région, à part l'Améri-

que du sud, n'accueille autant d'oiseaux différents. Curieusement, de nombreux

parcs nationaux doivent leur existence à la chasse. En effet, au cours des siècles

passés, maharajahs et empereurs moghols possédaient de vastes terres autour de

leurs palais où ils s'exerçaient à leur sport favori. A l'arrivée des Anglais, il

était de bon ton pour les maharajahs d'inviter les dignitaires britanniques à de

vastes parties de chasse. Des milliers d'animaux furent alors massacrés. Si cette

époque révolue fit payer à l'Inde un lourd tribut de par la raréfaction de nom-

breuses et magnifiques espèces, c'est paradoxalement grâce à ces domaines de

chasse que furent préservés beaucoup de sites sauvages qui devinrent par la

suite des sanctuaires. Au début du siècle dernier, Jim Corbett, officier de

l'armée britannique, s'est construit une légende en tuant plusieurs tigres et

léopards mangeurs d'hommes qui terrorisaient la région de Kumaon, dans le

nord de l'Inde. Des centaines de personnes périrent sous les griffes de ces

félins, ce qui n'empêcha pas Jim Corbett d'affirmer que le tigre était un "gen-

tleman" et de devenir un fervent amoureux et défenseur de la nature. Un parc

national de la région porte désormais son nom.

   Une relation aussi étroite avec le monde animal n'a pas été sans laisser de

traces dans l'évolution de la religion et des arts. Si le caractère éminemment

sacré de la vache est bien connu de tous, elle n'est pas, et de loin, la seule à

partager le statut d'animal vénéré dans la religion hindoue. Pour s'en convaincre,

il suffit d'observer avec attention les nombreux dieux et déesses de ce panthéon.

On y croisera Hanuman le dieu-singe, symbole de force et de sagesse, qui tire sa

popularité du Ramayana, poème épique dans lequel il est le compagnon loyal de

Rama (incarnation du dieu préservateur Vishnu). Ganesh avec sa tête d'éléphant,

dont la corpulence évoque la prospérité et symbolise la capacité à surmonter les

obstacles, est le dieu le plus populaire de l'Inde. La légende raconte que la reine

Maya aurait vu un éléphant blanc en rêve avant de donner naissance à Bouddha.

Le serpent est fréquemment mentionné dans la mythologie, et le cobra y occupe

une place très populaire car il est considéré comme le gardien de la terre et de ses

secrets. Shiva est toujours représenté avec un cobra autour du cou et Vishnu se

reposant dans la collerette d'un cobra géant à sept têtes. Pendant le festival de

Nagapanchami, des serpents sont capturés vivants avant d'être relâchés après

maintes festivités où ils sont objets d'adoration. Gardien de la jungle, le tigre

est craint et vénéré depuis des siècles. Il est perçu comme un frère, un protecteur,

destructeur du mal et symbole de fertilité. La redoutable déesse Durga, qui sym-

bolise la lutte contre l'obscurité et l'ignorance, est toujours représentée chevau-

chant un tigre ou un lion. Quant à Saraswati, la déesse des arts et de la culture,

elle est souvent accompagnée d'un cygne et d'un paon. Mais les dieux et les

déesses ne se sont pas contentés d'emprunter aux animaux leurs attributs, ils

les ont également utilisés comme montures ou véhicules. Ainsi Ganesh est assis

sur le dos d'une souris, et Shiva chevauche le taureau Nandi. Vishnu voyage sur

le dos de l'aigle Garuda, le bouddha Manjushri traverse les airs sur un lion bleu,

Kartikeya - dieu de la guerre - a choisi le paon, et le dieu à deux têtes Shani

chevauche un corbeau.

     Au Rajasthan, des milliers de rats vivent en toute liberté dans le temple de

Karnidevi. Ils sont vénérés par les dévots qui les appellent "kabas", le mot local

pour "enfants". Il a été remarqué que ces rats ne quittent jamais le temple, ni ne

permettent à des rats extérieurs d'y pénétrer. On ne compte pas les troupes de

singes nourris au bord des routes, près des temples où ils sont protégés et véné-

rés, quand ils ne les investissent pas carrément. Quant au petit écureuil, la légende

raconte qu'il essayait un jour d'aider modestement à construire un pont immense

au-dessus de la mer pour permettre à Rama d'aller à Lanka combattre son ennemi.

Un membre de l'armée l'aperçut et se moqua de la petite créature. Le pauvre écu-

reuil en fut si blessé qu'il se mit à pleurer. C'est alors que Rama le prit, le caressa

gentiment, admirant son effort. Ainsi les bandes que l'on trouve sur le dos des

écureuils sont les empreintes laissées par les doigts de Rama.

     Les animaux sont également très présents dans les arts et la littérature en

particulier. Les fables du Panchatantra, écrites en sanscrit au IVème siècle, mettent

en scène tout un bestiaire à comportement humain pour illustrer des préceptes à

l'usage des jeunes princes. La dette de La Fontaine et autres conteurs à l'égard

des fables indiennes est bien connue. Plus anciens, les contes de Jataka, d'origine

bouddhiste, enseignent certaines valeurs humaines à travers des histoires similaires.

La poésie s'est également largement inspirée de la nature. Les très belles métaphores

indiennes empruntées aux animaux ont beaucoup inspiré les poètes, les chanteurs,

les philosophes, dans leur description des émotions, du sentiment amoureux ou

de la quête de l'absolu. Peintres et sculpteurs ont tout naturellement puisé dans la

mythologie et la littérature et ont ainsi largement représenté le monde animal sur

les façades des temples et dans leurs peintures. Les artistes moghols du XVIIème

siècle étaient de formidables naturalistes dans leurs représentations des animaux

sauvages. Leurs investigations avaient une grande valeur scientifique, si bien que

leur portrait du dodo, oiseau terrestre de l'île Maurice disparu depuis, fit grande

sensation auprès des ornithologues quand il fut découvert en 1958. Dans le Kalari-

payat, sans doute le plus ancien art martial au monde, toujours pratiqué au Kerala,

les élèves s'échauffent en prenant des positions inspirées d'animaux sauvages se

préparant à attaquer ou à se défendre. Et dans le yoga, les noms donnés aux nom-

breuses postures parlent d'eux-mêmes : posture du cobra, de l'éléphant, de l'oiseau

céleste, etc...

     L'influence de la religion et de la philosophie dans la protection des animaux

est bien visible dans certaines communautés villageoises qui partagent une relation

privilégiée avec des animaux bien précis. Ainsi, un petit village dans le sud du

Maharashtra vit en harmonie avec des centaines de paons qu'on protège et nourrit

tout au long de l'année. Le village de Jayanagar dans l'ouest du Bengale accueille

des milliers de cigognes chaque automne et le village de Kheechan dans le Rajasthan

voit arriver chaque année par centaines les grues migrantes. Quant à la communauté

Bishnoi, elle mérite là une mention spéciale. Les membres de cette communauté,

strictement végétariens, appliquent une non-violence totale envers tous les êtres

vivants. Les femmes Bishnoi sont connues pour nourrir au sein les faons et les

hommes ont parfois laissé leur vie en tentant de sauver des antilopes. Chaque jour

des centaines de paons, pigeons et chinkaras (la gazelle indienne) se voient offrir

du millet par cette communauté unique. Des réservoirs d'eau ont été construits

pour étancher leur soif et les animaux malades sont soignés et alimentés à la main.

Chaque famille Bishnoi de la région dédie une partie de ce que produit sa terre à

ses enfants (antilopes et autres animaux), véritables membres de la famille qui se

trouvent seulement exister dans une autre forme de vie. Et quand ces "enfants"

meurent, ils les enterrent en donnant un nom spécifique à chaque tombe. Le dé-

vouement des Bishnoi est tel qu'ils n'apprivoisent pas de chiens, de peur que

ces derniers ne fassent leur proie de jeunes antilopes. Quant aux membres de la

communauté religieuse des Jaïns, ils ne tuent aucune créature vivante allant même

jusqu'à porter des masques sur leur bouche et balayer le sol au devant d'eux par

crainte de tuer de petits insectes par mégarde. La tribu des Kongs, dans l'état

d'Orissa, ne tue pas les éléphants qui ravagent ses cultures année après année,

et une histoire de son folklore vient expliquer ce fatalisme : la tribu maltraita un

jour des chiens qui allèrent se plaindre aux dieux de leur sort. Les dieux eurent

pitié d'eux et les transformèrent en éléphants. Depuis, ces éléphants se vengent

en détruisant leurs cultures et les membres de la tribu pensent que c'est un juste

retour des choses.

     Beaucoup d'autres histoires ont créé chez les Indiens une attitude propre à

encourager la coexistence avec le monde sauvage. La philosophie est, parmi d'au-

tres aspects de la culture indienne, à la racine de cette attitude. Dans les anciens

textes de la religion, obligation est faite aux humains de respecter leur environ-

nement. L'homme n'est pas le possesseur de toute la connaissance, il n'est qu'une

créature parmi d'autres, et ce qu'il connaît il l'a appris des autres formes de vie

autour de lui. Ainsi, les offrandes ou prières aux différentes formes de vie, plantes

ou animaux, tiennent une place importante dans le coeur de tous les Hindous.

     Mais l'Inde change, et il n'est pas sûr que les nouvelles générations garderont

cette même relation profonde et bienveillante avec la nature. Le développement de

l'activité économique n'encourage pas, comme partout ailleurs, la préservation de

la vie sauvage. On ne compte plus les constructions de barrages, routes, exploitations

minières qui mettent en péril les équilibres écologiques. De nombreuses espèces ani-

males sont menacées d'extinction. La pression démographique autour des parcs natio-

naux est intense. La pauvreté pousse les villageois à faire paître leurs troupeaux

toujours plus profondément à l'intérieur des parcs et à y couper le bois dont ils ont

besoin. Les frictions avec les gardes sont courantes, et les bagarres, vols, empoison-

nements d'animaux sauvages ne sont pas rares, surtout quand une de leurs bêtes est

tuée par un félin. Les responsables des parcs et les organisations non gouvernemen-

tales doivent rivaliser d'ingéniosité pour mettre en place des projets de développement

écologique et permettre ainsi aux villageois de voir en la présence du parc un atout et

non une menace. Un tigre est tué chaque jour par les braconniers pour fournir à la

médecine chinoise les os et organes qui, selon elle, ont des propriétés curatives. La

corruption a sa part de responsabilité également. Les directeurs de parcs ont tendance

à grossir le nombre de tigres vivant dans leur réserve comme gage de bonne gestion.

La survie du "seigneur de la jungle" est aujourd'hui gravement menacée. Trois mille

tigres vivent encore à l'état sauvage en Inde...

     Il est peut-être proche le matin où la jungle s'éveillera de silence pour annoncer

l'irréparable.

     Sher Khan n'est plus.

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