Articles de Jean -Paul Gavard-Perret :

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1 - Silvaine Arabo et la Féminitude ou comment croire ( encore ) à la peinture...

2 - Fragments sur la peinture de Silvaine Arabo ( I )

3 - Fragments sur la peinture de Silvaine Arabo ( II ) Mise à jour du 4/12/2000


Silvaine Arabo et la Féminitude

ou comment croire ( encore ) à la peinture

par J-P Gavard-Perret

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Etude dans les bleus et mauves

(Acrylique de Silvaine Arabo, 1997 ).

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    Peut-on parler de peinture féminine ? C'est possible. Existe peut-être chez les femmes

une tension particulière entre création et révélation, dans la manière aussi d'approcher le

problème de l'art. La " couche " dans laquelle une femme puise serait à ce titre plus pro-

che de la gestation, de l'embryon, de la gestatrice. La peinture devient plus concrète, elle

est de chair ( pas forcément en chair ), du vivant. C'est ce qui semble se passer dans les

acryliques de Silvaine Arabo. Ce qu'elles rendent visible est ce qu'il y a d'invisible dans

l'être et cela passe par l'effet soit de la figuration soit de l'abstraction - même si, ici, ces

mots deviennent peu probants. En tout état de cause, et à travers les " figures " surgit un

incarnable plus qu'un incarné par des déplacements, des mutations et des décalages ( de

représentations, de couleurs et de lignes ). Il y a - aussi - le silence mais et tout ce qu'on

peut en " montrer ". Il y a ce voyage aux abîmes du temps, donc de l'être et de ses réfé-

rences culturelles. L'image qui s'y réfère n'en ignore pas les déferlantes mais les biaise

par une suite de mouvements, de coupes, de glissements dans les frontières.

    Il ne faut pas chercher pourtant Silvaine Arabo où elle n'est pas, c'est-à-dire dans le

romantisme d'un monde immaculé. L'artiste revient à une autre présence, une présence

cannibale et douce à la fois. Pour elle il convient de replonger dans le silence, par le dé-

placement, par le changement de perspective, par l'écart - entre fascination et distance.

Chaque fois replonger en ce mystère, recréer le mariage de l'être et du monde, retrou-

ver ce clair empire de la présence en le décalant des codes de reconnaissance. L'artiste

fait jaillir une mémoire ouverte, où derrière une douleur - dont on ne saura rien - c'est

une forme de bonheur qui vient " jouer " ( entendons ce verbe ici dans le sens qu'une

porte joue ). Elle soulève la dissimulation, atteint une profondeur, celle de l'être en sa

solitude première ou plutôt au moment où il sort en ces traces que le peintre fait renaî-

tre à travers des glacis de couleurs parfois douces, parfois acidulées, qui soit cohabitent

comme si elles allaient permuter en des camaïeux, soit jouent sur la fracture et l'oppo-

sition.

    Dans tous les cas de " figures ", il faut " écouter-voir " l'oeuvre racler le silence. Se

laisser aller à ce cheminement, à ce balisement d'étapes. Pour ce qui arrive. Voir ce qui

se trame dans un agencement ( un rituel - sans quoi l'art n'est rien ), qui n'est plus simu-

lacre mais révélation. Car avec Silvaine Arabo on n'est jamais dans la mort mais tou-

jours dans la vie : l'artiste nous fait sentir une présence. Elle en exhume des signes ( vec-

teurs ) - mais ces signes ne sont pas des restes. Chaque oeuvre possède dès lors sa densité.

Dans l'aporie, dans le silence. C'est par elle, par lui qu'il convient de tenter de voir jus-

qu'à ce que les formes fassent défaut, qu'elles se défassent en un point limite de la repré-

sentation, de la présentation, dans des sortes de glissements et par une espèce de fluidité

subtile.

    De plus, si, dans l'oeuvre, le corps reste au coeur de la peinture ce sont les lignes, les

courbes qui deviennent des sortes de gabarits qui vont fomenter des ensembles où sou-

vent celui-là est plus évoqué que montré. A l'intérieur de la matrice de la toile l'artiste

opère donc tout un travail de montage, de remodelage, si bien qu'on ne peut même plus

parler de variations mais d'accumulations - coupées parfois par des espaces " vides ".

D'autant que par le jeu des pigments chimiques se créent des genres de strates comme si

une profondeur de l'être était soudain mise à nue à travers la surface. Silvaine Arabo

reprend ainsi une tendance qui émerge peu à peu contre la peinture qui ne finit pas de

douter d'elle-même : il y a un retour à la peinture, à sa croyance mais suivant une pers-

pective inaugurée par les cubistes et Cézanne. Il y a là retour au signe, à la signification

une fois que la peinture sait se débarrasser de ses apprêts et de ses appâts. A partir de

ce retour ou de ce retournement, l'artiste retrouve ce que Cézanne appelait " les racines

sombres et enchevêtrées des choses ".

  Ne pourrait-on pas cependant découvrir un autre élément ? Si l'oeil est ému c'est parce

que soudain il y a un affleurement : il y a lieu d' " entendre " autre chose que ce qui se

répète depuis toujours - ce en quoi la peinture ici serait bien féminine. Conçue loin des

conformismes, elle s'écarte de manière vraiment " naïve " c'est-à-dire inouïe des signi-

fications attendues ( cf. Le Christ féminin et acidulé qui échappe à la figure christique ).

Dès lors le plus souvent Silvaine Arabo " désigne " des choses qu'on n'avait jamais dési-

gnées de cette façon et elle refuse de retomber dans l'arrogance des significations d'avant.

On dira que cela est plus facile quand il s'agit de l'art, parce que le discours de l'art est

construit pour faire mouvement, comme reflet d'un geste. Mais il s'agit alors et d'art et

d'autre chose que l'art : de l' " exister " en tant qu'il n'est pas dit mais qu'il importe à

une femme qu'il soit dit.

    Poétesse et peintre, Silvaine Arabo fait donc ébouler les images là où il n'y a plus de

corps mais où le corps parle. Non l'image de l'illusion. Ni l'illusion de l'image. Mais ce

qui chantourne. La toile peinte devient cette ouverture qui entraîne dans le vide qu'elle

crée. A fleur de peau la chair est sans parole. Il n'y a que le silence d'une vérité presque

inconnue car tue jusque -là. L'image qui remonte est empreinte de violence mais de dou-

ceur aussi. De vie encore. Et ce qui tourne dedans. Toujours. A fleur de peau, l'éros. La

toile en ce dévoilement par le jeu - le glissement vers ce " meilleur moindre " dont parle

Beckett, ce moindre qui "(...) jamais ne peut être néant. Jamais au néant ne peut être rame-

né. Inannulable moindre " ( Cap au Pire ).

    L'oeuvre de l'artiste, dans ce qu'elle a de " brut ", tend vers la trace initiale, les

traces initiatiques. D'où cette approche par la différence chère à Derrida : la peinture

explore la peinture, la dégage des marches d'un paraître en une série de courts-circuits

afin de savoir ce qu'il en retourne. Soudain ne reste que l'essentiel, ces couleurs qui nous

parlent d'un plus profond. Et l'artiste qui lutte à la fois contre une certaine idée de l'an-

thropologie et contre une certaine idée ( masculine ) de l'art. Qui lutte aussi contre l'im-

mobilisation : immobilisation de l'histoire, immobilisation de l'art en ce travail de retour

ou plutôt de retournement. Mais sans aucune nostalgie : cela pourrait aller sans dire mais

par les temps qui courent cela va mieux en le disant.

    D'où ces toiles étranges, travaillées pour atteindre cette essentialité. Là la trace qui

n'est plus l'objet de la peinture mais son lieu en une filature qui nous rappelle en outre

que notre façon de voir n'est pas la bonne, qu'elle est toujours, et au mieux, un croire

entrevoir sur lequel il faut revenir. Et l'oeuvre recherchant à travers les traces un nou-

vel équilibre. C'est pourquoi l'artiste arrache la peinture à l'habituelle mélodie ( décor )

pour créer ce rapt figural : les traces s'écartent en une mise à nue, et une nudité. L'oeu-

vre devient signe, fait signe et ouvre à un monde qui n'est ni maternel ni maternant, mais

un monde qui restitue à la peinture sa dignité, sa croyance. C'est pourquoi en cette déri-

ve, la peinture se rompt mais ne rompt pas, elle ne fait pas sous elle, elle en appelle à un

autre équilibre, un équilibre en suspens, pour un nécessaire Pas, un pas au-delà et une

prophétie.

J-P Gavard-Perret

Article paru dans la revue " Jointure " ( été 2000 )

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Christ Jaune ( Silvaine Arabo ).

Dessin à l'ordinateur.

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FRAGMENTS SUR LA PEINTURE DE SILVAINE ARABO ( I )

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   Ce sont des pointes de couleurs, des espaces mobiles afin que se rompe la continuité trop

extérieure que nous tentons de jeter comme un filet sur les forces élémentaires. Et nous voi-

ci en marche où les aspects se dénouent. Chaque chose évoquée est un remuement, un seuil :

le tout est accueil - serait-ce au bord de l'abîme. L'air vacille : voici le lieu où le chemin se

perd, c'est la lumière du ciel là où elle touche à la terre, c'est une autre manière de voir,

c'est un autre savoir : notre bien.

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   Étranges lieux : comment tant de possibles peuvent affleurer dans des indications aussi

brèves ? La vie, dans le chatoiement des couleurs sélectionnées par unité, est prête à affluer

tout entière là où l'on ne peut toucher à la matière, où l'image est retenue mais ne peut se

saisir. Quelque chose résonne dans le silence, résonne continûment dans la profondeur des

rythmes, de la forme qui les structure et en quoi repose le sens. Reste ce rayonnement

pour irradier la nuit et le noir - si étranger à la couleur et aux formes.

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   Reste ce rayonnement qui efface les pensées de néant : s'introduit soudain un rapport de

l'enfance au monde, le besoin de présence, le désir d'exister. Et même lorsque le noir per-

dure l'oeuvre le viole, elle le monte dans la démesure, elle le tord pour qu'il parle, pour

qu'il devienne à son tour force d'exister. La clarification ce n'est donc pas seulement l'em-

ploi privilégié des tons clairs. Le noir lui-même est éprouvé comme ondulation de l'unité

que dit la lumière. Il est le relais de son expansion.

Jean - Paul Gavard -Perret

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Silvaine Arabo," Signes et cheminements " ( huile sur toile )

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FRAGMENTS SUR LA PEINTURE DE SILVAINE ARABO ( II )

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Bouées de corps-mort

   Immobile et mouvante chaque oeuvre de Silvaine Arabo frissonne encore d'un lieu

inconnu . Elle entonne l'exil mais aussi nous rappelle à la vie qu'on se refuse. Au plus

profond du cadre, il y a comme le filigrane d'un icône inversé que le bleu ou le rose

souligne par secousse. Mémoire atteinte, attente redoutée. Mémoire remontée : l'autre

face du nom , l'autre pan de l'image.

   C'est là, dans la feinte de naïveté, que tout se joue. Alors aux égarés, aux enfants

d'eaux ces images. Déchirure et sutures. Stries et comme un regard. La coque du scara-

bée éclate. Espoir, espoir, espoir. Sentir l'ascèse, le retournement. Et le rire aussi, parfois,

souvent. On traverse une surface, mais on n'est pas englouti, on voit, on voit dedans.

L'image nous prend lorsqu'on ne s'y attend pas.

    Stries et traces. Enclaves, jointures. Poupées de chiffons, enluminures. Le tragique et

la joie à la fois. Le blanc, le noir et tout ce qui joue dessus, qui refait surface. Il y a cette

beauté - le seul mot - contre la glaciation et la pétrification. Contre, dedans. Contre la mort

que l'on se donne, il y a le passage, tous les lieux de liaison. L'or, le bleu de ciel, le rose

d'aube, celui de l'aurore au profond de la terre. Et de nouveau le bleu en discrétion. Il y a

la recherche de la compréhension. Corps à corps. Corps du corps. Une nouvelle fois dedans.

L'appel de la peinture : brame (amoureux) et hallali.

   Au -delà de la séparation, la recherche de l'union (sans quoi la peinture n'est rien). Et

même si parfois des parallèles jouent, elles viennent, dans leur roide alignement, se porter

en faux contre d'autres séparations bien plus cruelles encore pour le passage du tendre.

Reste donc le lyrisme discret, plein d'humour. Reste ce qu'il en est de la vraie union : don-

ner à chacun sa propre vie contre sa propre mort, accepter mieux l'existence. C'est

pourquoi chez Silvaine Arabo la carapace du noir éclate : il y a l'or des corps, le bleu du

ciel là où l'avait laissé Bataille et le rose de temps. Reste le savoir enfoui qui remonte afin

que "rien ne meurt moins que l'homme" (Pascal).

   C'est pourquoi sans cesse l'artiste reprend son travail : ironiser les images pour les

ouvrir. Car c'est à ce point limite de rupture, là où tout manque, que tout est là : la vraie

union qui est une aventure picturale. Dans la toile jusqu'au fond, au fondu, voir Silvaine

Arabo brûlant les vieilles images, consumant les habituels "cinémas" que l'être se joue à

tous les âges.

   Devant, derrière, dedans le peintre fait le ménage. Sa manière à elle de "danser in the

dark" jusqu'à ce que la lumière refasse surface. Soudain une intimité oubliée avec le visible

renaît des cendres. Quelque chose peut surgir : de l'ordre de la joie, une dernière attente.

D'où la volonté de s'appuyer à ça, bleu dévalant de partout pour, d'une certaine manière,

la rupture de l'image et son épanouissement.

Jean -Paul Gavard - Perret

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