Articles de Silvaine Arabo

(Réflexions sur la condition animale)


Certains estiment qu'il est "bien secondaire" de se soucier de la souffrance

des créatures quand il vaudrait mieux se préoccuper de celle des hommes.

C'est l'argument classique ressassé ad nauseam chaque jour : les hommes

d'abord. A quoi il faut répondre : ceux-ci et ceux-là. D'ailleurs pour ceux

qui me font cette objection devenue quasi rituelle, c'est bien souvent, hélas,

ni ceux-ci ni ceux-là.

Théodore Monod


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Née en 1946, Silvaine Arabo fut professeur de Lettres et Chef d'Etablissement.

Elle se consacre aujourd'hui entièrement à l'écriture et à la peinture.

Elle a publié à ce jour de nombreux recueils de poèmes, quelques livres d'apho-

rismes ainsi que deux essais.

On retrouve par ailleurs ses textes dans de nombreuses revues, tant françaises

qu'étrangères (Canada, Roumanie, Inde, Belgique) et dans un certain nombre

d'anthologies contemporaines.

Elle a créé sur Internet en 1997 le site "Poésie d'Hier et d'Aujourd'hui" ainsi

que, en mars 2007, le site "Animaux... les longs calvaires".

Ses toiles ont été exposées à Paris (Galeries du Marais), en province et à

l'étranger (Chine).

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Deux articles de Silvaine Arabo

Editorial

(revue Saraswati, 2001)

   Ce deuxième numéro de la revue s'articule autour d'une réflexion sur les

rapports que l'homme entretient avec l'animal. Vaste sujet, qu'il est bien

difficile de circonscrire en quelques articles... Nous ne prétendons nullement

à l'exhaustivité, mais nous nous sommes efforcés de cerner cette grave question

à travers le plus de "facettes" possible et avons par ailleurs choisi de mettre

l'accent sur la souffrance animale, sur le calvaire que l'homme, indifférent ou

inconscient, a fait et - plus que jamais - fait aujourd'hui endurer à ce qu'il est

convenu d'appeler les "bêtes".

   Peu de gens encore se mobilisent pour ce combat. Ceux qui à cet égard font

preuve de quelque sensibilité sont en général la proie du ridicule (façon pour les

rieurs et les railleurs d'évacuer le problème de manière pas très glorieuse...),

alors qu'il s'agit bel et bien d'un combat politique, stricto sensu. Seuls à cet

égard les philosophes et la "raison" (1) auraient droit à la parole... C'est que le

simple coeur n'a pas souvent droit de cité "raisonnable" chez les hommes (c'est

pourtant lui qui est porteur des valeurs les plus hautes et, on le saura un jour,

des plus "rentables" - pour reprendre un terme assez odieux mais communément

adopté aujourd'hui). Aussi étonnant que cela puisse paraître, le combat pour les

Droits de l'animal est encore tourné en dérision... En quelque matière que ce

soit, les "pionniers" ont toujours tort !

   L'animal est depuis des temps immémoriaux une proie pour l'homme-animal,

lequel cherche à justifier ses méfaits et ses crimes en les couvrant par des propos

prétendûment scientifiques (alors qu'on en sait aujourd'hui encore si peu sur le

règne animal puisque l'homme, toujours au centre de la "création", ne s'intéresse

globalement qu'à lui-même).

   Vous trouverez dans ce numéro la dénonciation de certaines pratiques qui,

dans une société civilisée, devraient faire l'objet d'interdictions et de condamnati-

ons sévères, mais qui bien au contraire sont admises et même, parfois, systémati-

quement prisées, voire encouragées : le plus souvent pour des raisons économiques

cyniquement revendiquées.

   Vous y trouverez également des articles plus philosophiques, cherchant à

faire des liens et à rechercher les causes : comment est-on passé d'un monde

où l'animal était porteur de valeur symbolique, donc sacralisé (cygne/oie, vache,

taureau, tourterelle, abeille, éléphant...) au monde de l'animal-objet que l'on

sacrifie en de gigantesques holocaustes ?

   L'homme d'aujourd'hui s'appuie, comme nous le savons, sur un raisonnement

d'économiste cynique : des méfaits du grand capitalisme, sans frein, où le seul

but est de produire de façon intensive, non pas seulement pour (bien) vivre, mais

pour faire le plus d'argent possible. Avant d'en arriver à ce point de crise dans

les rapports homme/animal, si un François d'Assise prône la fraternité entre tous

les règnes de la nature, l'interprétation - comme souvent - d'une phrase de l'Ancien

Testament (2) a fait à elle seule plus de mal qu'on ne saurait dire : l'homme doit

"dominer" sur les herbes, arbres et animaux. Bien sûr le verbe "dominer" a été

interprété non pas dans le sens positif d'une responsabilisation  face au plus faible

- être "comptable de"... - mais dans le sens unique, facile et gratifiant, d'un pouvoir

absolu, débouchant évidemment sur une violence (implicitement admise par "Dieu",

donc sans frein) sur le règne animal... Certains Pères de l'Eglise portent à cet égard

une responsabilité non négligeable (n'est-ce pas une forme d'esprit identique qui,

plus tard, secrètera l'Inquisition, de sinistre mémoire ? Quand on s'attaque à

l'animal on finit toujours, inévitablement, par traiter l'homme sur le même registre).

Thomas d'Aquin - reléguant très loin dans les combles la phrase du Christ :

"Ce que vous faites aux plus petites d'entre les créatures c'est à moi que vous le

faites" -, Thomas d'Aquin ose écrire sans état d'âme :

          "(...) les animaux sont à l'usage de l'homme; aussi sans aucun

          préjudice celui-ci peut-il s'en servir, soit en les tuant, soit de

          toute autre manière."

          (in Summa contra Gentiles, III, 112, 2868, trad. fr. Somme

          contre les Gentils, III, 112, 659, Edit. du Cerf, Paris 1993).

   Le feu vert est donné. Mais ces propos, pour cyniques et brutaux qu'ils soient,

ne sont pas alors nouveaux dans l'Eglise (lire Saint-Augustin sur le même sujet).

   Pour couronner le tout, le courant cartésien des animaux-machines, qui sévit

au XVIIème siècle, vient planter une nouvelle bandérille et non des moindres :

l'animal, prétend-on, ne sent rien... on peut donc lui faire subir n'importe quoi.

Le très sérieux Descartes ne déclare-t-il pas :

          "On peut seulement dire que, bien que les bêtes ne fassent aucune action

          qui nous assurent qu'elles pensent, toutefois, à cause que les organes de

          leurs corps ne sont pas fort différents des nôtres, on peut conjecturer

          qu'il y a quelque pensée jointe à ces organes, ainsi que nous expérimen-

          tons en nous, bien que la peur soit beaucoup moins parfaite. A quoi je

          n'ai rien à répondre, sinon que, si elles pensaient ainsi que nous, elles

          auraient une âme immortelle aussi bien que nous; ce qui n'est pas vrai-

          semblable, à cause qu'il n'y a point de raison pour le croire de quelques

          animaux, sans le croire de tous (3), et qu'il y en a plusieurs trop impar-

          faits pour pouvoir croire cela d'eux comme sont les huîtres, les éponges,

        etc..."

         (Descartes, Lettre, 1646).

   Voilà bien l'éternelle mauvaise foi... le refus de distinguer entre les espèces ani-

males, et le désir non-avoué de toutes les englober dans la même non-évolution :

comment peut-on sérieusement  comparer une éponge ou une huître à un chien, un

cheval ou un chimpanzé (dont, soit-dit en passant, l'ADN est plus proche de celui

de l'homme que de celui du gorille...) ? On s'abrite derrière le générique : les  

animaux. Le problème est qu'il y a des  animaux et, pour les espèces les plus

évoluées, des individus, que cela plaise ou non. Ceux qui ont eu des chiens sa-

vent que chacun est unique, pour peu qu'il soit bien traité et aimé. Sinon en effet

il retombe dans le générique mais... n'est-ce pas la même chose pour l'homme

martyrisé et avili ? Est-ce par hasard que l'on parle alors d'atteinte à la "dignité

humaine" ?

   Malebranche, quant à lui, compare le hurlement du chien auquel on donne un coup

de pied au son mécanique de la cloche que l'on agite... C'est en de tels philosophes

que l'Occident se reconnaît et sur leurs écrits qu'il a fondé ses principes de société.

On voit le gâchis.

   De tout temps, depuis la plus haute Antiquité, il y eut pourtant des êtres sensi-

bles (sensés) prônant le respect de l'animal quel que soit son degré d'évolution

(4) ; aujourd'hui, au plus fort de son martyr, le pourcentage de ces êtres augmen-

te... même s'ils restent une étonnante minorité. Tout le travail reste à faire - et il

est énorme, notamment dans les écoles où il faudrait sensibiliser très tôt les en-

fants -; je suis néanmoins convaincue qu'un jour viendra où l'on évoquera ces bar-

baries comme appartenant à des âges sauvages et révolus, un temps où l'homme

n'était pas encore l'Homme, où il n'avait pas encore rempli le contrat de son Huma-

nité (dans la double acception du terme).

   Il y aurait tant à dire... Laissons les textes parler, dénoncer les horreurs : ce

sont eux qui vont dans le sens véritable de l'Histoire, n'en doutons pas une se-

conde ! Ainsi que cela a été souligné plus haut, vous trouverez sur le thème quel-

ques exemples actuels de tortures et mauvais traitements infligés aux animaux,

textes que la L.F.D.A. (Ligue Française des Droits de l'Animal, présidée par le

Professeur Jean-Claude Nouët) nous a autorisés à reproduire dans ce numéro.

Beaucoup de personnes sont dans l'ignorance de ces faits scandaleux et c'est

pourquoi nous voulons les faire connaître. On pourra également lire de nombreux

poèmes, tant classiques (cf. le magnifique et bouleversant texte de Hugo intitulé

"Le Crapaud", etc.) que contemporains.

   Pardon pour cet éditorial un peu long, il fallait que les choses fussent dites.

Bonne lecture donc de ces textes essentiels : à faire lire, à discuter... C'est ainsi

que peu à peu les choses évolueront. Cela est certain car c'est l'avenir même de

l'homme qui est en jeu. L'une des boucles de son Histoire passe par cette prise

de conscience fondamentale : tout, dans l'univers, se tient. Ne l'oublions jamais.

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Notes :

(1) On voit d'ailleurs où elle a conduit Descartes, avec sa théorie "raisonnable" des

"animaux-machines" !

(2) A noter que dans "La Genèse " il est enjoint à l'Adam d'avant la "chute"  (analo-

gique de l'Âge d'or  des Anciens) de ne se nourrir que de fruits et de produits de la

terre (plantes et légumes) et que c'est seulement après la chute que Jéhovah ajoute

la chair des animaux, ce qui tendrait à signifier que l'Adam - c'est-à-dire l'Humanité -

fait, dans sa régression supposée, un retour à l'animalité... mais ceci nous conduirait

à examiner un point de théologie, ce qui n'est pas ici notre propos.

(3) Descartes en parle à l'aise... celui qui passe pour le champion de la rigueur

"démontre" parfois à partir de postulats de base tout personnels ! A force de lire

Descartes à travers son mythe (attitude bien peu "rationnelle" du reste), on oublie

ses failles... et il arrive qu'elles soient de taille.

(4) Selon Edgar Morin, certains animaux utilisent des outils et ne connaissent pas

l'inceste (chimpanzés).

in Vidéo C.N.D.P. : Philosophie, Chercheurs de notre temps.

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L'homme est-il en marche vers son Humanité ?

...

   Il est des évidences pour lesquelles on ne devrait même pas avoir besoin de

se battre. Le problème c'est que ces évidences n'en sont apparemment pas pour

tout le monde.

   Quand l'homme abolira-t-il la peine de mort systématique - dans des condi-

tions souvent atroces - pour l'animal qui vient au monde : non comme une éma-

nation naturelle de la Vie, mais, à l'heure actuelle, comme un objet programmé,

entrant dans de froids et cyniques projets économiques visant à sur-enrichir

quelques-uns ? L'animal ne naît que pour souffrir, être dégradé, mourir enfin...

.

   S'il a effectué quelques prises de conscience concernant les chiens et les chats

- parce qu'ils sont devenus ses animaux de compagnie -, pour la plupart des autres

espèces tout reste à faire et l'homme continue de s'enfoncer plus que jamais dans

sa sinistre barbarie : témoins ces holocaustes d'aujourd'hui qui ne se sont pas

même heurtés à des voix pour les contester ou les dénoncer - ou si peu ! ou si

faibles ! Où donc êtes-vous messieurs les philosophes ?

   Il est vrai que l'animal-objet ne peut qu'entrer dans les sordides calculs écono-

miques de ce "super-primate"  (Edgar Morin) qu'est l'homme.

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   Est-il donc si difficile à un cerveau humain de réaliser que la frontière artifi-

cielle qu'il a créée entre lui et l'animal n'existe pas ? Nos émotions - bien d'autres

choses encore - ressortissent de la part animale en nous. Etre vraiment homme

serait ne plus torturer, ne plus tuer, apprendre à protéger le plus faible, le plus

démuni. Remplissons-nous le contrat ?

   Est-il donc si difficile à un cerveau humain de réaliser que maltraiter l'animal

c'est se préparer à infliger à l'homme un sort semblable et que les deux combats

n'en sont qu'un ?  Tout  ce que l'homme a fait - et fait plus que jamais - subir à

l'animal, les nazis l'ont fait subir à l'homme. Pas seulement les nazis si nous

considérons le cours de l'Histoire... Comment de telles évidences, qui relèvent

du simple constat, de la simple information, ne frappent-elles pas l'esprit ?

   Notre économie repose sur la mort d'êtres vivants, vibrants et sensibles (1).

   Les animaux n'ont pas de voix pour plaider leur cause. Nous sommes leur

unique chance : prenons-en conscience, prenons la mesure du problème et enga-

geons un vrai combat.

   Mais la vivisection ? Mais les progrès de la science médicale ? On peut aujour-

d'hui faire sans, il faut le savoir : il faudrait pour cela débloquer davantage

de crédits pour la recherche et l'application de méthodes substitutives  (d'éminents

scientifiques déplorent d'ailleurs le manque de moyens pour l'exploration des dites

méthodes (2)).

   Comme le souligne Edgar Morin : "La logique du système d'expérimentation

était une logique de manipulation". (3)

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   Apprendre ce qu'est réellement le calvaire animal et le scandale permanent

qu'il constitue par l'information véritable, c'est-à-dire par une démarche person-

nelle et responsable - une vraie démarche de pensée loin des sentiers battus, des

idées toutes faites et des matraquages quotidiens de la désinformation -, apprendre

à se désidentifier  des idées que nous avons faites nôtres parce qu'on nous les a

inculquées dès notre plus jeune âge, idées par conséquent pernicieusement reliées

à notre affectif (en substance et pour faire court : l'animal est un être désespéré-

ment inférieur  et, à ce titre, n'existe que pour subir notre loi et nos caprices

cruels). Et même si l'animal est inférieur à l'homme sur le plan mental - ou sur tout

autre plan - est-ce une raison (ô belle raison  humaine !) pour le torturer sauvage-

ment ? Pourquoi toujours tout ramener à l'homme ? Et si l'homme, lui, n'était pour

l'instant qu'un handicapé du coeur ?

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   Tant que l'homme tuera et torturera l'animal, il tuera et torturera l'homme... cela

est bien clair : les deux causes sont liées. Tant qu'il n'aura pas atteint à sa condition

d'Homme, c'est-à-dire au respect des Droits de l'animal, et, plus généralement, de

toute vie, il n'y aura pas sur cette terre de véritables Droits de l'Homme, et il sera,

à la merci de ses semblables - que cela lui plaise ou non -, un animal  parmi les ani-

maux. Et le plus féroce.

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Notes :

(1) C'est-à-dire d'individus, si l'on définit cette notion d'individu comme la capacité à être

conscient de sa souffrance. A être conscient tout court d'ailleurs, ce qui ne signifie pas

nécessairement "mental" ni "intellectuel" (encore faut-il nuancer selon l'espèce animale

considérée : il est des espèces, nous en sommes sûrs à l'heure actuelle, qui possèdent un

mental plus ou moins développé). Le critère de respect de l'animal  ne doit pas se situer

dans la perspective de sa ressemblance mentale  avec l'homme (on a alors affaire à du spé-

cisme) mais dans sa capacité à ressentir.

(2) "En cette période de vaches maigres dans la recherche publique, une petite fraction de

la monnaie (...) serait une véritable manne pour ceux qui ont des programmes d'études

raisonnés ayant des chances de déboucher sur des avancées sérieuses." (Extrait de propos

signés par le Comité Scientifique de la revue "La Lettre de Pro anima", s'élevant contre

l'expérimentation animale.)

(3) Edgar Morin, in Vidéo C.N.D.P. : Philosophie, Chercheurs de notre temps.

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