Tout le vivant

par Catherine Lamagat

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"La présomption est notre maladie naturelle et originelle (...) C'est par la vanité de cette même

imagination qu'il - l'homme - (...) se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures,

taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de

facultés et de forces que bon lui semble."

Montaigne, in Essais, Apologie de Raymond Sebond

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Catherine Lamagat est née en 1962 à Brive. Musicienne de formation, elle consacre l'essentiel de

son temps à l'écriture, au théâtre et aux arts plastiques. Elle a publié un certain nombre de ses textes

en revue. Son recueil poétique Terre, écrit en 1996, a fait - à Bordeaux et dans de nombreuses

autres villes - l'objet d'un spectacle où la parole est dite, chantée, structurée en espaces de musique

et temps de silences.

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   Faire corps, être corps, et conscience de ce corps... Quelque chose de notre condition d'humain

n'est-il pas à entendre dans ces mots ?

   Depuis des siècles, nous conduisons nos êtres sans connaître de quoi ils sont faits - sans nous

être éprouvés véritablement. Les avancées de la technologie et de la connaissance biologique, nos

aspirations soi-disant spirituelles nous ont amenés peu à peu à évacuer ce corps, à négliger ce par

quoi nous sommes - ce qui nous soutient - et à remplacer ses capacités par celles de machines tou-

jours plus performantes. Nous sommes en état de sortie du corps avant même d'avoir éprouvé ce

que nous sommes par lui.

   Cette part étrange qui nous contient, nous la partageons, dans son principe, avec l'animal. Mais

nous la refoulons, la nions, l'infériorisons. Investi par des scientifiques peu réfléchis, ce lieu est

désormais instrumentalisé, fonctionnalisé à l'image de notre civilisation-outil. Nous sommes des

humains-tête, mais ne nous y trompons pas, l'esprit n'a rien à voir là-dedans !

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   L'humain, sa condition visitée, entendue, se devrait de la transformer... Mais attardons-nous un

instant sur cette condition. Traditionnellement vécue comme un fardeau (le poids du corps) ou un

accablement (témoignant d'une certaine forme d'impuissance), sans cesse, par orgueil sans doute,

nous contournons ce défi que la vie nous lance sans jamais le relever véritablement. Au lieu de cela,

nous tentons de nous persuader de l'humanité de notre projet de société humaine, toute fondée sur

le principe de l'accomplissement par la possession et le savoir. Ne pourrions-nous faire que cette

idée d'une mission du genre humain trouve à s'actualiser d'une autre façon dans notre quotidien ?

Ne pourrions-nous imprimer au monde, grâce à notre capacité transformatrice, la marque de ce que

nous portons en nous d'aspiration nouvelle ? Ainsi le pacte serait respecté, la condition remplie...

Pour cela il s'agirait plutôt de se posséder soi-même, d'éprouver et d'entendre nos réactions, nos

sentiments profonds, nos maux, pulsions et autres attitudes difficiles à débusquer... Voilà matière

à travailler ! Autant de lieux où inscrire notre vigilance. C'est par l'effet de notre regard sur nous-

mêmes et sur le monde - ce regard que la conscience aura travaillé, modelé en le mettant au travail -

que nous ferons oeuvre de nos attitudes, de notre posture devant tout le vivant. Le pacte, c'est

nous. Nos deux parties réconciliées.

   Mais nous n'en sommes pas là ! Et le nombre de petits et grands cataclysmes qui sévissent en cette

période de transition millénaire attire notre attention sur le déséquilibre grandissant entre nos actes et

le bon sens. Y a-t-il eu réellement progrès de l'être, avancée de l'être ? Nous habitons-nous des deux

côtés de nous-mêmes ? Connaissons-nous tous nos versants, tous nos penchants ? N'avons-nous

pas perdu, en développant notre capacité cérébrale, le sens de notre séjour terrestre corporel ? N'avons-

nous pas sauté des étapes ?

   Ce projet humain, cette quête, n'est-ce pas plutôt discerner les formes de l'expression toujours

renouvelée de ce qui nous habite ? N'est-ce pas encore accéder à tout ce qui s'imprime en nous à

notre insu - ces sentiments qui nous animent sans que nous les ayons ordonnés ni même reconnus ?

Ces nombreuses légendes où le héros accède à l'objet de sa quête seulement une fois revenu à son

point de départ ne nous suggèrent-elles pas l'idée que notre projet est à agrandir par l'intérieur - par

retour sur nous-mêmes ? Cette deuxième étape est systématiquement négligée par nos civilisations

toutes tournées vers la performance extérieure et le regard de l'autre. C'est à n'en pas douter par

ces chemins que nous approcherons notre alternative (cette autre naissance) - la condition humaine

non plus subie mais portée, renouvelée par le regard que nous commencerons de lui prêter...

   Pour cela, il nous faut passer par notre part animale. Elle est un réservoir d'énergies à connaître,

à apprivoiser. Chaque état de l'animal peut être lu comme une étape extérieure, miroir du chemine-

ment intérieur que nous traversons (à notre niveau individuel comme à celui de l'humanité). Animal

sauvage, apprivoisé, domestiqué, animal-cobaye, conditionné, consommé, autant de niveaux à

découvrir en soi, autant de facettes d'un pouvoir que nous sommes incapables d'exercer sur nous-

mêmes et que nous retournons sur l'autre.

   L'importance de l'animal est aujourd'hui encore évidente dans notre imaginaire d'enfant ainsi

que dans l'ordre symbolique. Il y est révélateur des différentes étapes que nous franchissons (ou

aurons à franchir), non pas dans la vie sociale, ni familiale - bien qu'elles y aient leur part -, mais

au sein même de notre être, dans son évolution propre vers l'épanouissement de ses capacités, de

son authenticité, de la justesse de ses actes, en accord (en concordance) avec ce qu'il est. Ces sortes

d'indices, ajoutés les uns aux autres, pourraient nous ouvrir à une dimension de l'être et de la vie

dont les Anciens avaient bien saisi qu'elle ne pouvait être suggérée que par images ou emprunts à

d'autres formes de vivant que la nôtre. Tout le travail à opérer est en-deçà de la raison. Il s'agit de

développer notre conscience du présent. Une sorte de mémoire de l'impression (ce qui s'imprime

en nous) - une intelligence du corps, la conscience d'avant le savoir, une sorte de connaissance

instinctive à faire émerger. N'est-ce pas de cette façon que le savoir peu à peu s'est constitué, au

fil de l'expérience du ressenti des êtres ? Il s'agit encore d'approcher cette unité, certes à l'état de

confusion mais unité quand même, que semble caractériser l'état animal (un état de corps total ?).

Il s'agit enfin d'appréhender l'anima, notre vitalité profonde, le souffle qui relie, en les confirmant,

toutes les parties du vivant. Cette part sacrée, cachée, non manifestable, exprime toute la puissance

de cet invisible qui fait le sens du visible. Cette part, les animaux la portent. Comme la nature, com-

me la pierre et le métal, tout ce vivant qui se présente à nos sens. Quel réel attachement nous lie à

lui ? Nous en faisons des objets de notre bien-être, de notre connaissance, de notre consommation,

de notre besoin de posséder, de régner, sans le regarder pour ce qu'il est dans sa nature, par sa na-

ture, sans mesurer la place que nous occupons, nous humains, dans cette chaîne du vivant - à la suite

et dans la simultanéité du minéral, du végétal et de l'animal que nous sommes censés récapituler, non

assujettir.

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   Tout ce vivant contenu nous submerge. Nous le subissons car jamais nous n'avons commencé

de l'entendre. L'animal, lui, le vit pleinement. Vrai, habité de la prescience du vital, il est corps, fait

corps, en lien total avec ce dont il est fait. En relation étroite avec nature, saisons, espace et temps,

sans demander plus que ce dont il a besoin pour être - dans l'authenticité de la nécessité vitale -, il

sait sans savoir qu'il sait. Naissant avec cette absence de conscience de la mort qui la lui fait accepter,

il ne recule aucune frontière. Il fait comme il est. Et nous, humains, conscients de cette mort qui ins-

crit la vie au sein d'un cycle qui nous dépasse, nous, enfin confrontés à une réalité qui donne à notre

vie une dimension bien plus grande, bien plus haute que le simple usufruit de tout ce que la terre pré-

sente à notre consommation, nous la reculons peu à peu, craignant l'abandon de ce corps que nous

n'avons cessé de nier et dont le mystère reste entier. Car il s'agit de comprendre pourquoi nous recu-

lons la mort... Ce temps gagné, qu'en faisons-nous ? N'aura-t-il servi au bout du compte qu'à prou-

ver la capacité de l'humain à se faire croire qu'il peut régner sur elle ? Mais n'est-ce pas plutôt en

mettant la vie au travail justement de ce corps que nous parviendrons à en reculer les limites et à en

découvrir l'essence vitale, l'origine, le sens ? N'est-ce pas le rôle de l'humain, venant après le règne

animal, d'ouvrir à la conscience de ce qui nous constitue et d'opérer ainsi la liaison corps-tête ?

   L'art peut nous aider dans cette mise au monde de qui nous sommes. La poésie, par son expres-

sion même, est en avance en tant que déjà elle effectue cette liaison pour que cohabitent les deux

modes de réception corps et intellect. En ce sens, elle réalise quelque chose d'une sortie du corps

réussie - l'émergence d'une nature spirituelle de l'être ?... Mais nos sociétés cérébralisées, de cette

richesse duelle, ont tendance à ne percevoir que le mode intellectuel (linéaire, horizontal). Les autres

arts n'en offrent pas moins un lieu pour le travail de notre réceptivité et de notre perception des sen-

timents éveillés, en même temps qu'ils nous permettent de déceler les moyens mis en oeuvre par

l'artiste pour atteindre ces mêmes parties de notre être. Ainsi, à force de conscience et de vigilance,

d'impression, d'expression, ainsi accèderons-nous peu à peu à ce vivant qui nous habite...

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   Recueillir toutes nos parties. Se distinguer totalement dans le respect de ce qui fait la vie sous

toutes ses formes...

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