Deux articles de Georges Chapouthier



Des milliers de bêtes sont massacrées inutilement, chaque jour, sans l'ombre

d'un remords. Qui y ferait allusion se rendrait ridicule. Et cela, c'est le crime

irrémissible.

Romain Rolland, in Jean-Christophe



Georges Chapouthier, né en 1945, est de formation à la fois scientifique

et littéraire (Docteur en philosophie). Aujourd'hui Directeur de Recherches

au CNRS, il a beaucoup écrit sur le droit au respect de l'animal (voir

quelques-uns de ses ouvrages sur la page "Conseils de lectures").

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Le respect de l'animal en Occident et en Orient

par Georges Chapouthier.

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   Les traditions d'Occident et d'Orient donnent au problème du respect de l'animal des réponses

assez différentes. Nous voudrions les présenter ici en quelques mots (1).

   Aux origines de la tradition occidentale, on trouve la pensée antique, principalement la pensée

grecque et la pensée juive. Chez les Grecs, aucun des grands philosophes classiques, y compris

Aristote, ne s'est vraiment intéressé au respect de l'animal. En revanche des philosophes plus

anciens (Pythagore) ou plus tardifs (Porphyre, Plutarque) ont développé des thèmes très favora-

bles à l'animal. En fait on trouve chez eux, à côté de thèmes dépassés dans nos sociétés comme :

"les sacrifices animaux ne plaisent pas aux dieux", ou "l'âme de l'homme peut s'incarner après la

mort dans un animal" (métempsycose), des thèmes très modernes : "l'homme et l'animal sont très

proches biologiquement", ou "l'expérience du respect de la vie à propos de l'animal doit retentir

sur le comportement des hommes entre eux". Si on oppose ces philosophes zoophiles aux scienti-

fiques et aux médecins qui pratiquaient la vivisection (Galien, Ecole d'Alexandrie), on peut dire

qu'existait déjà en germe dans l'Antiquité l'opposition moderne entre scientifiques et adversaires

de l'expérimentation animale. Comme toujours, les Grecs se sont avérés ici les précurseurs de

l'Occident. Dans la religion juive primitive, on trouve également des préceptes très forts de respect

de l'animal : interdiction de faire souffrir un animal vivant, interdiction de la chasse d'agrément,

procédures d'abattage rituel avec un couteau particulièrement bien aiguisé, etc.

   En fait c'est le Moyen Age occidental qui réduit progressivement le statut de l'animal à celui

d'un objet. Durant cette période troublée par des guerres, des invasions, des épidémies, l'accent

est mis sur Dieu et sa création particulière qu'est l'homme. L'animal est considéré comme un

objet tout à fait marginal. A la Renaissance, l'accent passe de Dieu à l'homme (humanisme)

mais le statut de l'animal n'est guère amélioré. A l'exception remarquable de Montaigne, qui

se réclame des philosophes de l'Antiquité favorables à l'animal et développe des arguments

zoophiles, les penseurs de l'époque s'intéressent peu au respect de l'animal. Au siècle suivant,

les thèses de Descartes et de ses successeurs sur l'animal-machine ne font qu'accentuer encore

ce statut de l'animal-objet. Et cet héritage cartésien va se développer jusqu'à nos jours où on le

trouve encore très présent. Même si on ne défend plus l'idée simpliste que l'animal est un auto-

mate, les règles fondatrices de la biologie expérimentale, qui font du corps un système matériel

analysable par l'expérience, telles qu'elles ont été formulées par Claude Bernard et ses succes-

seurs, sont d'inspiration fortement cartésienne. On retrouve encore une influence cartésienne

massive dans nos textes juridiques pour lesquels l'animal est un objet, même si une série de

lois récentes sont venues nuancer ce statut.

   Dans l'Orient, le statut de l'animal est tout autre. Nous avons vu que le respect de l'animal

marquait la tradition juive primitive. Il en est de même pour la tradition islamique dans laquelle

l'homme est considéré comme usufruitier du monde et des animaux qui l'habitent ; il ne doit pas

en mésuser. Le respect de l'animal est également très développé en Extrême-Orient, notamment

dans les deux grandes traditions religieuses et philosophiques que sont l'hindouisme et le boud-

dhisme (avec les différentes traditions qui l'accompagnent selon les régions : taoïsme, confucia-

nisme...). Pour l'hindouisme, l'homme peut se réincarner dans l'animal (métempsycose) ;

l'animal peut donc être considéré comme le réceptacle de l'esprit d'un homme ; il s'ensuit néces-

sairement, sur le plan des principes religieux, un grand respect pour l'animal, et d'ailleurs la caste

supérieure de l'hindouisme, les brahmanes, est végétarienne. Le bouddhisme est une religion de

la pitié. Pour le bouddhiste le monde est cruel parce que soumis à des désirs ; le sage renoncera

donc à ses désirs et tentera de répandre la pitié tout autour de lui, aussi bien pour les hommes

que pour les animaux. Ces traditions religieuses et philosophiques, dont on a souvent souligné

le caractère complémentaire avec les philosophies occidentales, sont importantes pour notre pro-

pos, car elles ont eu des conséquences sur la pensée même de l'Occident.

   En effet, en opposition avec cette grande tradition cartésienne qui baigne l'Occident depuis le

XVIIe siècle se développe, depuis la fin du siècle dernier, un mouvement qui, tout en visant à

conserver le bénéfice de la pensée cartésienne dans d'autres domaines, réclame davantage de res-

pect du monde en général et des animaux en particulier. Ce mouvement est issu en partie des excès

même de la tradition cartésienne : ayant voulu faire de l'homme le petit roi de la planète doté de

tous les pouvoirs, on a abouti à une dégradation du monde : pollution des eaux, disparition des

espèces animales, catastrophes ponctuelles comme Tchernobyl, problèmes d'encombrements par

des déchets, empoisonnements par l'amiante, maladie de la vache folle, etc.

   Mais les excès de l'Occident ont trouvé dans les thèses de l'Orient un support philosophique.

Ce n'est peut-être pas un hasard si deux philosophes qui ont fortement marqué le débat en faveur

de davantage de respect pour l'animal étaient influencés par l'Asie : les thèses de Schopenhauer se

rapprochent de celles du bouddhisme et les écrits d'Albert Schweitzer, pasteur chrétien protestant,

font souvent référence aux sages de l'Inde. Certes l'Occident a aussi développé ses propres réfle-

xions morales (utilitarisme anglo-saxon, Déclaration Universelle des Droits de l'Animal...), mais

il était intéressant de montrer comment les philosophies de l'Extrême-Orient ont pu jouer un rôle

dans l'évolution de la pensée occidentale vers davantage de respect pour l'animal, vers un recul

progressif de la conception de l'animal-objet telle que l'avaient conçue les successeurs de Descartes.

                    ©Bulletin d'informations de la LFDA n°19, juin 1997

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(1) Le présent article est un résumé des thèses développées par l'auteur avec de nombreux exemples dans son livre

Au bon vouloir de l'homme, l'animal, Editions Denoël, Paris 1990.

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Voltaire végétarien ?

par Georges Chapouthier.

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   La sympathie de Voltaire pour les animaux apparaît dans plusieurs de ses écrits. Ainsi par 

exemple, dans ses Lettres philosophiques, il défend, contre les positions de Descartes, l'idée

qu'il n'existe pas de rupture essentielle entre l'homme et l'animal mais seulement une différence

de degré. Dans d'autres textes, la position de Voltaire semble aller beaucoup plus loin et se rap-

procher de positions végétariennes. Nous voudrions en donner l'exemple ci-dessous.

   Le conte de Voltaire intitulé La Princesse de Babylone (1) n'est pas seulement un pamphlet

historique où, sous le couvert d'une anecdote ancienne, l'auteur se plaît à rouler dans la farine

les principaux régimes de son époque. Ce n'est pas seulement le texte où l'on trouve une réflexion

métaphysique remarquable sur la vie. Ainsi, à la princesse de Babylone qui lui demande comment

il est capable de renaître de ses cendres, le Phénix répond superbement : La résurrection, Madame...

est la chose du monde la plus simple. Il n'est pas plus surprenant de naître deux fois qu'une (p. 55).

Outre cette réponse qui laisse pantois, le conte de Voltaire offre aussi d'étonnants passages sur les

positions du philosophe dans un domaine qu'on ne lui connaît guère : le respect de l'animal.

   Dans l'esprit du conte philosophique qu'est La Princesse de Babylone, c'est sur une sorte de fable

que s'appuie Voltaire pour illustrer son propos. Pourquoi les hommes et les animaux ne conversent-

ils plus ensemble comme ils le faisaient dans une époque ancienne et mythique, demande la princesse

au Phénix ? C'est, répond l'oiseau, parce que les hommes ont pris enfin l'habitude de nous manger...

Les barbares ! ne devaient-ils pas être convaincus qu'ayant les mêmes organes qu'eux, les mêmes

sentiments, les mêmes besoins, les mêmes désirs, nous avions une âme comme eux, que nous étions

leurs frères... (pp. 35-36). Cette mention par le philosophe d'une âme animale, fondée sur l'analogie

physiologique et comportementale de l'homme et de l'animal, est suffisamment remarquable pour

qu'on y insiste. D'autant qu'un peu plus loin Voltaire renvoie explicitement à la Bible pour justifier

l'interdiction faite à l'homme par Dieu de se nourrir du sang des bêtes. La période mythique présente

dès lors une parenté certaine avec le paradis perdu du christianisme. Cette idée de l'âme animale re-

prend les arguments anticartésiens donnés par Voltaire dans les Lettres philosophiques.

   Quelques pages plus loin dans La Princesse de Babylone, Voltaire décrit un pays imaginaire idéal,

le pays des Gangarides : Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont les maîtres des troupeaux

innombrables qui couvrent leurs prés éternellement fleuris. On ne les tue jamais : c'est un crime hor-

rible vers le Gange de tuer et de manger son semblable (p. 38). Il n'est donc pas surprenant que les

envahisseurs qui ont voulu s'emparer du pays et ont été faits prisonniers soient alimentés de façon

végétarienne, car Les hommes alimentés de carnage et abreuvés de liqueurs fortes ont tous un sang

aigri... qui les rend fous en cent manières différentes. Leur principale démence est de verser le sang

de leurs frères... (p. 39). Même si les frères peuvent aussi être compris comme les animaux, l'allu-

sion est cependant clairement présente ici selon laquelle le carnage des animaux mène au carnage des

hommes entre eux.

   Ces citations, on ne peut plus claires, amènent à penser que Voltaire était, de coeur, assez proche

des positions zoophiles voire végétariennes modernes. C'est là un visage sympathique du philosophe

auquel les amis des animaux ne resteront sans doute pas indifférents. Il démontre, en tous cas, s'il

en était besoin, qu'on peut être humaniste et défenseur ardent du respect de l'homme, comme Voltaire

le fut, sans pour autant négliger les problèmes posés par la souffrance animale. Ou encore cet exemple

démontre, si on le formule dans des termes modernes, que droits de l'homme et droits de l'animal

vont clairement dans le même sens, celui de la morale.

                 © Bulletin d'informations de la L.F.D.A. n°20, Octobre 1997

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(1) Voltaire, La Princesse de Babylone, Pizzi, Paris, 1930.

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