Corrida

Un article du Professeur Jean-Claude Nouët



La souffrance humaine ne doit pas nous rendre insensibles à l'autre

souffrance, à l'immense souffrance animale dont nous sommes souvent

les auteurs, par volonté de nuire ou par indifférence. (...) défendre les

animaux, individus et espèces, bêtes sauvages et bêtes domestiques,

contre la brutalité, contre le plaisir de tuer, de battre, de meurtrir

inutilement, contre les massacres imbéciles qui déshonorent l'espèce

humaine.

Thierry Maulnier, de l'Académie Française



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Jean-Claude Nouët est professeur à la Faculté de médecine et

diplômé, entre autres, en bactériologie, virologie, sérologie...

Vice-Doyen de la Faculté Pitié-Salpêtrière à Paris, il co-fonde

en 1977 la Ligue Française des Droits de l'Animal dont il est

l'actuel Président. Il fait activement partie des opposants à la

chasse et prône un élevage à l'air libre. Il a publié plusieurs

ouvrages sur la condition animale, dont Le Grand Massacre,

éditions Fayard 1981 (avec Alfred Kastler - Prix Nobel et

membre de l'Académie des Sciences - et Michel Damien),

et, en collaboration avec Georges Chapouthier : Les Droits

de l'Animal Aujourd'hui  (éditions Arléa-Corlet, 1997). 

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Souffrance du taureau

par le Professeur J. C. Nouët

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   La législation et la réglementation qui régissent la corrida sont illégitimes et illogiques.

En effet, elles autorisent localement des mauvais traitements et des actes de cruauté qui

seraient sévèrement sanctionnés partout ailleurs. D'une part elles créent une inégalité des

citoyens devant la Loi, ce qui est contraire à la Constitution. Et d'autre part, l'animal n'est

pas protégé partout de la même façon. Pourtant l'animal souffre également, où qu'il se

trouve. Et l'on sait bien que les souffrances d'un taureau de corrida sont particulièrement

évidentes et accentuées. C'est ce que veulent oublier, ou ce que nient, les amateurs de cette

tauromachie sanglante, en dépit du bon sens, de la compassion et des réalités biologiques

et physiologiques. Sur ce dernier point, mettons les choses au clair, une bonne fois pour

toutes.

   Sans oublier les mauvais traitements que le taureau a pu subir depuis son départ de l'éle-

vage jusqu'à son arrivée au toril (mauvais traitements que dénoncent les milieux taurins eux-

mêmes), nous nous intéresserons ici aux sévices graves et aux actes de cruauté infligés dans

l'arène, à coups de ces armes blanches que sont piques, harpons et épée.

   Piques et harpons sont utilisés pour affaiblir l'animal en blessant l'appareil ligamentaire,

tendineux et musculaire du garrot et de la nuque, afin d'abaisser le port de la tête pour rendre

plus faciles et moins dangereuses les passes ultérieures, et pour dégager la place où s'enfon-

cera l'épée. La pique et le harpon commencent par perforer la peau et les tissus sous-cutanés,

où se situent de nombreux organes tactiles, dont on sait le degré de sensibilité (la peau est

capable de percevoir la présence d'une mouche !). Puis ils sont enfoncés, la pique parfois

sur 20 cm, pour léser les ligaments, les tendons, les aponévroses et les muscles, tous orga-

nes richement innervés et vascularisés.

   Les blessures des ligaments et des tendons provoquent des douleurs profondes, intenses,

térébrantes, qui bloquent les contractions musculaires et limitent les mouvements. (On sait

combien sont invalidantes nos tendinites ou nos entorses !).

   La pique est infligée pour trancher plus ou moins totalement le ligament nucal, attaché aux

vertèbres, qui maintient relevés le cou et la tête.

   Les muscles du garrot, comme tout muscle, sont riches en vaisseaux sanguins et en filets

nerveux. Une blessure du muscle dilacère les fibres qui le composent, coupe des nerfs ou les

irrite, rompt des vaisseaux. Suivent aussitôt une hémorragie puis une vasoconstriction qui

entraînent une diminution des apports d'oxygène et une ischémie, et surviennent des fibril-

lations et des contractures musculaires. Ces réactions physiopathologiques provoquent d'im-

portantes douleurs, locales et irradiantes.

   Piques et harpons atteignent fréquemment le squelette au niveau des vertèbres et des côtes,

blessant au passage le périoste, une membrane innervée et vascularisée qui enveloppe les os.

Les fers peuvent pénétrer jusqu'aux trous de conjugaison, ces orifices situés entre les vertèbres,

par où les nerfs rachidiens sortent de la moelle épinière.

   Au résultat, les lésions organiques et les douleurs qu'elles provoquent, entretenues et aug-

mentées par le ballottement des harpons, s'additionnent pour affaiblir l'animal. Pour conclure

ce drame, l'épée, ou plutôt les coups d'épée répétés viendront trancher un gros vaisseau artériel

ou veineux du thorax et provoquer l'hémorragie libératrice.

   Cette description démontre qu'il s'agit bien de sévices graves, programmés, calculés, dont

se rendent coupables organisateurs et acteurs d'une corrida. Mais ils ne sont pas les seuls. Les

quelques milliers de spectateurs des gradins le sont aussi, en prenant plaisir à assister à ce sacri-

fice, et en encourageant les tueurs par des "Ole!" enthousiastes. Pourtant, tous ces gens savent

ce qu'est la douleur. Ils l'ont éprouvée, et ils la craignent. Insensibles à la douleur de l'animal,

ils seront les premiers à s'affoler devant une seringue, à détourner la tête pendant une prise de

sang, à toujours s'inquiéter de savoir si "ça va faire mal ?", et à tomber dans les pommes en

voyant une goutte de leur propre sang sur une compresse...

   Cette crainte de la douleur devrait les conduire tous, acteurs, organisateurs et spectateurs des

corridas, à penser à celle des bêtes.

.               ©Bulletin d'informations de la LFDA n°20, Octobre 1997

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