L'animal, notre chose

par Guy Chaty

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Puisque vous savez déjà avec quelle ardeur j'ai abordé l'étude de la philosophie pendant ma jeunesse,

je ne vous cache pas l'admiration que les préceptes de Pythagore m'ont inspiré. Socion, et après lui

Sextus, se résolurent tous deux à s'abstenir de la chair des animaux. Bien que différentes, leurs rai-

sons furent nobles. (...) Un an après avoir renoncé à la viande, mes nouvelles habitudes me sont de-

venues faciles et délicieuses. Il me semblait que mes capacités intellectuelles s'accroissaient.

                                                  Sénèque.

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Guy Chaty est né en 1934. Professeur honoraire de l'Université Paris

Nord. Activités scientifiques, littéraires et artistiques. A fait éditer

depuis 1979 onze recueils de poèmes et récits, essentiellement chez

Editinter et aux éditions Interventions à Haute voix. Essais

(théâtre, épistémologie...), nouvelles, textes poétiques publiés en

revue et en anthologie.

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   Les animaux : on leur a volé leur liberté, on leur a volé leur lait, on leur a volé leur miel, on leur a

volé leur chair, on leur a volé leurs petits, on leur a volé leur sperme... que leur reste-t-il ?

   Au début, l'homme chasse l'animal et le mange : normal, tous les animaux se chassent entre eux et

se mangent entre eux suivant une chaîne bien organisée qui, d'ailleurs, a mis longtemps à se mettre en

place. Notons au passage que cette vision du monde vivant est déjà assez démoralisante, mais la nature

est ainsi faite.

   Puis l'homme trouve la chasse très fatiguante; porté par la paresse et son intelligence, il a l'idée

d'amadouer certains animaux, de les parquer au besoin s'ils sont tentés de se dissiper, de les laisser

se reproduire, de les nourrir, de les choyer, de les bercer dans l'illusion de la camaraderie, et de les

tuer quand bons et gras il lui semble qu'ils sont.

   On dit alors que l'homme "élève" les animaux, vers quoi mon Dieu ? Peut-être à la dignité de servir

l'Homme, sans même se rendre compte de la chance qui leur est ainsi donnée ?

   Entre la vie et la mort de ces êtres qui lui sont par force dévoués, l'homme ajoute à son bénéfice final

quelques profits intermédiaires. La vache ou la chèvre croit-elle gonfler ses mamelles pour un futur petit ?

Erreur : on lui prend son lait au passage, régulièrement. L'homme en fait son beurre et son fromage. La

poule croit-elle pondre ses oeufs pour donner naissance à des poulets ? Erreur : l'homme lui dérobe ses

productions pour les gober, les casser, les cuire, les déguster, en faire des omelettes, des gâteaux, des

galettes. L'abeille croit-elle butiner les fleurs pour préparer la nourriture des descendants ? Erreur : l'hom-

me en fait son miel.

   Sans cesse, l'homme trompe l'animal en échange - fallacieux - de subvenir à ses besoins. Elevage

égal esclavage.

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   Tant que cet esclavage a lieu dans un cadre tribal ou familial, il garde un côté que l'on peut qualifier

d'"humain".

   Une étape inhumaine et inadmissible est franchie lorsque l'homme veut améliorer le "produit final"

qu'est devenu l'animal, et ceci sur une grande échelle. Le complot se trame dans le froid des labora-

toires, loin de la "chaleur animale".

   L'homme se mêle alors d'intervenir sur la reproduction. Sur celle des bovins et ovins pour la quan-

tité de la viande ou du lait produits, sur celle des chevaux pour la qualité de la course, etc.

   L'homme dérobe le sperme de l'animal mâle qu'il a sélectionné pour ses performances. Dernière

tromperie perverse, usant de leurres chimiques, il laisse croire au "champion" qu'au moment de

l'accouplement l'animal est en présence d'une femelle consentante; l'homme stimule l'excitation

du mâle et récupère sa semence. Il faut voir, par exemple, le taureau, le sexe jailli, se dresser sur

ses pattes de derrière, au-dessus d'un tréteau recouvert d'une peau, et éjaculer dans une espèce de

corne, pour prendre la mesure du mépris de l'homme pour son frère "inférieur". L'insémination

artificielle opérée sur la vache à l'aide d'une seringue n'est pas non plus très glorieuse. Terminées

les approches des animaux en rut, la satisfaction de l'étreinte : l'homme a décidé, pour son profit,

de les supprimer. Qui lui en a donné le droit ? Lui-même.

   Mais l'idéal de l'homme se situe plus loin : fabriquer l'animal uniquement en laboratoire.

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   Que sont devenus les animaux-dieux de l'Antiquité ? Les Egyptiens intégraient les animaux dans leur

religion et leurs mythes en utilisant leur caractère. Le lion et le taureau traduisent l'énergie dispensée par

les forces solaires. Il convient de se concilier les puissances symbolisées par le lion afin de transformer

sa férocité en une arme au service du pays. Le taureau sauvage est synonyme de fougue, de puissance,

de fertilité. Les qualités du faucon reflètent les vertus protectrices du soleil.

   Chez les Grecs également, les animaux sont très présents dans la mythologie.

   Où sont les animaux dans notre monde occidental ? Bien que certains existent encore en tant qu'êtres

vivants dans des fermes où chaque animal a un nom, beaucoup sont traités ailleurs comme des objets.

Ils sont examinés comme des "bêtes curieuses" dans des safaris ou des zoos : il faut entendre les com-

mentaires imbéciles et anthropomorphiques des visiteurs, comme si l'animal ne pouvait exister "de

l'intérieur", en dehors des références à l'homme. Même quand ils semblent être aimés, comme le chien

ou le chat, ils sont surtout au service de leur maître, celui-ci ignorant la plupart du temps ce qui est bon

pour l'animal, l'abandonnant parfois quand il commence à devenir trop gênant.

   L'homme ne se contente pas de voler le sperme des "meilleurs" spécimens : il manipule les gènes des

cellules reproductrices.

   Malaxant les sources de la vie comme un boulanger la pâte, l'homme veut satisfaire ses désirs fous

de puissance sous prétexte de rentabilité et de commodité.

   Il en vient à imaginer des bovins aux fesses proéminentes, des poulets sans plumes pour ne pas avoir

à les plumer, des poules qui pondraient des oeufs carrés pour ranger ceux-ci plus aisément dans des boîtes

et sans perte de place, des coqs réduits à des cuisses pour aller plus vite à l'essentiel, etc.

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   L'élevage lui-même prend des allures terrifiantes. Pour produire plus de poulets, on les enferme serrés

les uns contre les autres dans d'immenses camps de concentration. Pour avoir des veaux à la chair tou-

jours plus blanche, on leur interdit l'herbe. Pour les faire grossir plus vite, on ajoute à leur nourriture des

antibiotiques, etc.

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   L'abattage et le découpage des porcs, par exemple, sont organisés en chaînes industrielles débridées :

l'animal est devenu UNE CHOSE pour l'homme, de la naissance à la mort.

   On peut même dire : AU-DELA DE LA MORT ! puisque, toujours pour une plus grande rentabilité,

on a transformé la carcasse des bovins en farines animales que l'on a fait consommer à leurs cousins

vivants. L'homme a réussi la prouesse de fabriquer, à partir d'esclaves végétariens, non seulement des

carnivores mais des BOVINPHAGES !

   Coup d'arrêt : l'animal ainsi traité est devenu mauvais à consommer pour l'homme. Par un détourne-

ment de vocabulaire qui montre sa perversité, l'homme fou a traité la vache, qu'il avait rendu malade, de

folle !

   Dernier avatar : groupées dans des troupeaux aux dimensions déraisonnables, des bêtes attrapent la

fièvre aphteuse. Dans une logique qui ne connaît plus de bornes, on les tue par troupeaux entiers.

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   Nous n'avons parlé ici que de l'attitude de l'homme envers l'animal. Pour ce qui est du comporte-

ment de l'homme vis-à-vis de l'homme, il y a évidemment infiniment plus à déplorer mais on peut hélas

trouver de scandaleuses ressemblances. Par exemple quand il s'agit d'"amélioration" de l'homme par

manipulations génétiques, ou d'extermination de groupes humains par d'autres groupes humains.

   Le retour au respect de l'animal participe aussi d'une plus grande humanité.

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