De Kant à Schopenhauer...



On a commencé par couper l'homme de la nature et par le constituer en

règne souverain; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable,

à savoir qu'il est d'abord un être vivant. Et en restant aveugle à cette

propriété commune, on a donné le champ libre à tous les abus. Jamais

mieux qu'au terme des quatre derniers siècles de son histoire, l'homme

occidental ne put-il comprendre qu'en s'arrogeant le droit de séparer

radicalement l'humanité de l'animalité, en accordant à l'une tout ce qu'il

retirait à l'autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière,

constamment reculée, servirait à écarter des hommes d'autres hommes,

et à revendiquer, au profit de minorités toujours restreintes, le privilège

d'un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l'amour-

propre son principe et sa notion.

   Claude Lévi-Strauss, in Anthropologie structurale (Tome II)



Un texte de Kant

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(...) Concernant le beau, même inanimé, dans la nature, un penchant à la pure et simple

destruction (spiritus destructionis) est contraire au devoir de l'homme envers lui-même :

la raison en est qu'il affaiblit ou anéantit en l'homme ce qui, certes, n'est pas déjà par soi

seul moral, mais du moins prépare pourtant cette disposition de la sensibilité qui favorise

fortement la moralité, à savoir le sentiment qui consiste à aimer quelque chose même sans

nul dessein de l'utiliser (par exemple, les belles cristallisations, l'indescriptible beauté du

règne végétal).

   Concernant la partie des créatures qui est vivante (...) un traitement violent et en même

temps cruel des animaux est de loin plus intimement opposé au devoir de l'homme envers

lui-même, parce qu'ainsi la sympathie à l'égard de leurs souffrances se trouve émoussée

en l'homme et que cela affaiblit et peu à peu anéantit une disposition naturelle très profitable

à la moralité dans la relation avec les autres hommes - quand bien même, dans ce qui est

permis à l'homme, s'inscrit le fait de tuer rapidement (d'une manière qui évite de les tortu-

rer) les animaux, ou encore de les astreindre à un travail (ce à quoi, il est vrai, les hommes

eux aussi doivent se soumettre), à condition simplement qu'il n'excède pas leurs forces; à

l'inverse, il faut avoir en horreur les expériences physiques qui les martyrisent pour le sim-

ple bénéfice de la spéculation, alors que, même sans elles, le but pourrait être atteint. Même

la reconnaissance pour les services longtemps rendus par un vieux cheval ou un vieux chien

(comme s'ils étaient des personnes de la maison) appartient indirectement aux devoirs de

l'homme, à savoir au devoir conçu en considération de ces animaux, mais cette reconnais-

sance, envisagée directement, n'est jamais qu'un devoir de l'homme envers lui-même.

 

Un texte de Schopenhauer

..

Une autre erreur fondamentale du christianisme, qu'il faut ici mentionner sans qu'on puisse

pour autant en donner une explication définitive, et dont les conséquences perverses appa-

raissent tous les jours, c'est d'avoir arraché de façon innaturelle l'homme au monde animal

- auquel il appartient pourtant fondamentalement - et de le pousser à considérer les animaux

carrément comme des choses. L'hindouisme et le bouddhisme, par contre, conformément à

la vérité, reconnaissent explicitement l'évidence de la parenté de l'homme avec la nature en-

tière en général et donc, à plus forte raison, avec le monde animal; de plus, ils le représentent

constamment en relation étroite avec le monde animal par la métempsychose et autre. Le rôle

significatif que les animaux jouent, sans exception, dans l'hindouisme et le bouddhisme,

comparé avec son absence totale dans le judéo-christianisme, rend ce dernier lacunaire, aussi

habitué que l'on puisse être en Europe à de telles absurdités. Pour masquer cette erreur fonda-

mentale, mais en la rendant en réalité encore plus grave, trouvons-nous l'artifice d'autant plus

piteux que honteux, et déjà dénoncée dans mon "Ethique", d'appeler par des noms autres que

ceux qu'on emploie dans le cas de l'homme, toutes les fonctions naturelles que les animaux

ont en commun avec nous et qui rapprochent le plus notre nature de la leur - comme manger,

boire, la grossesse, la naissance, la mort, le cadavre. C'est là un artifice abject. Cependant,

l'erreur fondamentale susmentionnée est la conséquence de la création du néant relatée aux

chapitres 1 et 9 de la Genèse, selon laquelle le créateur livre tous les animaux à l'homme pour

qu'il les domine, sans aucune recommandation de bien les traiter, comme le ferait même un

vendeur de chiens en se séparant d'un animal qu'il a élevé; l'homme est donc libre d'en faire

ce qui lui plaît. De surcroît, dans le deuxième chapitre, il le nomme même premier professeur

de zoologie, en le chargeant de leur donner un nom qu'ils devront désormais porter : c'est de

nouveau un symbole de leur totale dépendance à son égard, c'est-à-dire de leur absence de

droits (...). Mais, malheureusement, les conséquences se font sentir jusqu'à aujourd'hui; car

elles sont passées dans le christianisme, auquel elles attribuent la gloire de posséder la morale

la plus parfaite; c'est précisément pour cela qu'il faudrait en finir une fois pour toutes. En réa-

lité, ladite morale contient une imperfection considérable et essentielle, en ce qu'elle limite ses

prescriptions à l'homme et laisse l'ensemble du monde animal dépourvu de droits. Par consé-

quent, pour protéger les animaux des hordes brutales, insensibles et souvent plus que bestiales,

la police doit prendre la place de la religion, car celle-ci ne suffit plus; aujourd'hui, un peu par-

tout en Europe et en Amérique naissent des sociétés pour la protection des animaux qui, au

contraire, en Asie intacte, seraient la chose la plus inutile du monde; là la religion protège suf-

fisamment les animaux par une bienveillance positive, comme nous en voyons les fruits, par

exemple, dans le grand hôpital pour animaux de Surate, dans lequel aussi bien les chrétiens

que les musulmans et les juifs peuvent envoyer leurs animaux malades mais, très justement,

ne peuvent plus les récupérer à leur guérison.

Les textes de Kant et Schopenhauer sont extraits de L'Homme et l'Animal par

A. Bondolfi, Editions Universitaires, Fribourg Suisse.

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Un texte de Meslier*..

   Quoi, Messieurs les Cartésiens, parce que les bêtes ne sauraient parler comme vous, en

latin ou en français, et qu'elles ne sauraient s'exprimer en votre langage pour vous expliquer

leurs désirs, leurs douleurs et leurs mots, non plus que leurs plaisirs et leurs joies, vous les

regardez comme de pures machines (1), privées de connaissance et de sentiment !

   Sur ce pied-là, vous nous feriez aussi facilement accroire que des Iroquois et des Japonais,

ou même que des Espagnols et des Allemands, ne seraient que des pures machines inanimées,

privées de connaissance et de sentiment, tant que nous n'entendrions rien à leurs langages, et

qu'ils ne parleraient pas comme nous ! A quoi pensez-vous, Messieurs les Cartésiens !...

   Voyez-vous que des machines inanimées s'engendrent naturellement les unes les autres !

Voyez-vous qu'elles s'assemblent elles-mêmes, pour se tenir compagnie les unes les autres,

comme font les bêtes ! Voyez-vous qu'elles s'appellent les unes les autres, et qu'elles se ré-

pondent les unes les autres, comme font les bêtes ! Voyez-vous qu'elles jouent ensemble, et

qu'elles se caressent ou qu'elles se battent, et qu'elles se haïssent les unes les autres, comme

font les bêtes ! Vous paraît-il qu'elles se connaissent les unes les autres, et qu'elles connais-

sent leur maître, comme font les bêtes !

* Meslier (1664-1729)

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(1) Au 17ème siècle sévissait (cf. Malebranche, Descartes) la théorie "cartésienne" des animaux-machines

auxquels on pouvait par conséquent faire TOUT subir. Les Jansénistes entre autre, adeptes de cette théorie,

pratiquaient déjà la vivisection... Face à ce courant d'insensibilité, des personnages comme La Fontaine,

Madame de la Sablière, Meslier... opposaient vigoureusement l'affirmation d'un animal sensitif, vibrant,

ayant un minimum de mémoire et d'intelligence, cette dernière, comme le souligne Aristote, variant selon

les espèces, et, à l'intérieur des espèces, selon les individus. C'est malheureusement la première thèse - celle

de Descartes - qui a prévalu et qui explique - en partie - la manière barbare dont nous traitons aujourd'hui les

animaux. Ces derniers n'ont pas d'âme, c'est bien connu (on se demandait aussi, lors du Concile de Trente, si

la femme en possédait une...). Il suffit d'observer avec le simple bon sens ses animaux familiers pour voir

quel crédit accorder aux dires "cartésiens" sur ce chapitre. (Note de S. Arabo).

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