Les animaux et la poésie

..

Des chimpanzés ont été habitués à se servir d'un clavier spécial muni d'une

cinquantaine de signes non figuratifs, et relié à un ordinateur. Celui-ci enregistre

les signes utilisés, analyse leur enchaînement et reconstitue une phrase. Une

femelle à qui l'expérimentateur avait enlevé son petit, alla immédiatement écrire

sur son clavier ce que l'écran a reconstitué en clair : "méchant, pleurer, chagrin,

sale singe".

Professeur Jean-Claude Nouët, "Le monde animal et nos rapports avec lui",

article publié en avril 1984 dans la Revue des Sciences morales et politiques.

..

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Rainer-Maria Rilke

La panthère

Au Jardin des Plantes, Paris

Son regard, à force d'user les barreaux

s'est tant épuisé qu'il ne retient plus rien.

Il lui semble que le monde est fait

de milliers de barreaux et au-delà rien.

.

La démarche feutrée aux pas souples et forts,

elle tourne en rond dans un cercle étroit,

c'est comme une danse de forces autour d'un centre

où se tient engourdie une volonté puissante.

.

Parfois se lève le rideau des pupilles

sans bruit. Une image y pénètre,

parcourt le silence tendu des membres

et arrivant au coeur, s'évanouit.

***

Federico Garcia Lorca

Suites, III Quatre Ballades

Jaunes, Oeuvres Complètes

(Pléiade)

         (...)

Les boeufs ont un rythme

de cloches anciennes

et des yeux d'oiseau.

Faits pour les matins

de brouillard, pourtant

ils percent l'orange

de l'air en plein été.

Vieux dès la naissance

ils n'ont pas de maître

et se souviennent des ailes

qu'ils portaient à leurs flancs.

          (...)

***

René Char

"La Parole en archipel" IV : La Paroi et

la Prairie (1952-1960, Gallimard)

Jeune cheval à la crinière vaporeuse

Que tu es beau, printemps, cheval,

Criblant le ciel de ta crinière,

Couvrant d'écume les roseaux !

Tout l'amour tient dans ton poitrail :

De la Dame blanche d'Afrique

A la Madeleine au miroir,

L'idole qui combat, la grâce qui médite.

***

Maurice Carême

Le chat ouvrit les yeux,

Le soleil y entra.

Le chat ferma les yeux,

Le soleil y resta.

.

Voilà pourquoi, le soir,

Quand le chat se réveille,

J'aperçois dans le noir

Deux morceaux de soleil.

***.

Taigi (1709-1772).

Dormant sur le toit

Un chat perdu

Sous la pluie printanière

.

Issa (1763-1827)

Pluie fine de printemps

Une fille apprend

Au chat la danse

Extraits de Fourmis sans ombre, Haïkus,

traduction de Maurice Coyaud (Phébus)

***

Silvaine Arabo

Tu es beau comme le jour, pigeon,

Beau

Comme un dieu nu dans le vent

Dressé

Riche de tes parures

Qui sont couleurs : vert, violet, anthracite...

Tu me réconcilies avec le monde, pigeon,

Et toi, rouge-gorge délicat

Avec tes plumes blanches du bout des ailes,

Et toi mésange verte à tête noire,

Mésange bleue,

Et toi, bébé-piaf encore nourri par sa mère

et plus gros qu'elle !

Prenez votre envol, mes amours,

Les hommes ne vous comprennent plus.

Seul

Le coeur de l'Universel

Qui bat en secret

Dans chaque poitrine

Tout au fond

Ultime diamant accordé à votre petit plumage chaud

Qui bat

Qui bat...

***

Jean l'Anselme

Mémoires inachevés du Général Duconneau,

Edit. Rougerie, 1969

Un Chien

Un chien mourait doucement

son regard ne parlait rien d'autre

que d'une chose infinie incompréhensible

comme une mélancolie

on le soigna pour les reins et pour le foie

et pour les poumons et pour l'intestin

et pour les pieds et pour la tête

et on lui opéra même le regard

.

On sut trop tard qu'il attendait son maître.

***

Colette

LesVrilles de la Vigne, Hachette, 1961

Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull et la bergère flamande...

Il a neigé dans les plis de nos robes, j'ai des épaulettes blanches, un sucre impal-

pable fond au creux du mufle camard de Poucette, et la bergère flamande scin-

tille toute, de son museau pointu à sa queue en massue...

***

Guy Chambelland

Extraits de La Claire Campagne,

Bougie, Talantikit, 1955

Un grand chien roux court dans la neige

C'est la première fois qu'il en voit

Il ramène bientôt

Une étincelante barbe pure.

***

Un chien se chauffe sur le pont

par l'accablant silence bourdonnant de midi

Sa tête est douce sous la main

Rien ne le sépare du soleil.

***

Si un chien t'aime

son poil sent la paille et le lait

et si tu sais l'aimer

sa présence rapproche les choses.

***

Francis Jammes

"J'aime l'âne si doux

marchant le long des houx."

***

Michel-François Lavaur

La chatte

Comme le cri d'un train

perfore la nuit moite

d'une veillée funèbre

.

le sillage des balles

au-dessus des tranchées

perce encore les brumes

de ta mémoire

.

Vieil homme éteint

dont les deux mains

tremblent dans le pelage

d'une chatte sereine

et puisent juste assez

de chaleur pour survivre.l

***

Victor Hugo

Le Crapaud

in La légende des siècles

Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?

Le couchant rayonnait dans les nuages roses;

C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident

Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent;

Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie,

Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie;

Grave, il songeait; l'horreur contemplait la splendeur.

(Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?

Hélas! le bas-empire est couvert d'Augustules,

Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,

Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!)

Les fleurs s'empourpraient dans les arbres vermeils;

L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière;

Le soir se déployait ainsi qu'une bannière;

L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli;

Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli,

Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,

Doux, regardait la grande auréole solaire.

Peut-être le maudit se sentait-il béni;

Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini;

Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche

L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche;

Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,

Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux.

Un homme qui passait vit la hideuse bête,

Et, frémissant, lui mit son talont sur la tête;

C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait;

Puis une femme, avec une fleur au corset,

Vint et lui creva l'oeil du bout de son ombrelle;

Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.

Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.

- J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel; -

Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,

Peut commencer ainsi le récit de sa vie.

On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,

On a sa mère, on est des écoliers joyeux,

De petits hommes gais, respirant l'atmosphère

A pleins poumons, aimés, libres, contents, que faire

Sinon de torturer quelque être malheureux ?

Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.

C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent.

Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent

Et crièrent : - Tuons ce vilain animal,

Et puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal! -

Et chacun d'eux, riant, - l'enfant rit quand il tue, -

Se mit à le piquer d'une branche pointue,

Elargissant le trou de l'oeil crevé, blessant

Les blessures, ravis, applaudis du passant;

Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale

Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,

Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait

Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid;

Il fuyait; il avait une patte arrachée;

Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée;

Et chaque coup faisait écumer ce proscrit

Qui, même quand le grand jour sur sa tête sourit,

Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave;

Et les enfants disaient : Est-il méchant! Il bave!

Son front saignait; son oeil pendait; dans le genêt

Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait;

On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre.

Oh! la sombre action, empirer la misère!

Ajouter de l'horreur à la difformité!

Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté.

Il respirait toujours; sans abri, sans asile,

Il rampait; on eût dit que la mort, difficile,

Le trouvait si hideux qu'elle le refusait;

Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,

Mais il leur échappa, glissant le long des haies;

L'ornière était béante, il y traîna ses plaies

Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert,

Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,

Lavant la cruauté de l'homme en cette boue;

Et les enfants, avec le printemps sur la joue.

Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis.

Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits

Criaient : Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,

Allons pour l'achever prendre une grosse pierre!

Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré,

Ils fixaient leurs regards, et le désespéré

Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.

- Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles;

Quand nous visons un point de l'horizon humain,

Ayons la vie, et non la mort, dans notre main. -

Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase;

C'était de la fureur et c'était de l'extase;

Un des enfants revint, apportant un pavé

Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,

Et dit : - Nous allons voir comment cela va faire.

Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,

Le hasard amenait un chariot très lourd

Traîné par un vieux âne éclopé, maigre et sourd;

Cet âne harassé, boiteux et lamentable,

Après un jour de marche approchait de l'étable;

Il roulait la charrette et portait un panier;

Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier;

Cette bête marchait, battue, exténuée;

Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée;

Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur

Cette stupidité qui peut-être est stupeur;

Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue

Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue

Etait comme un lugubre et rauque arrachement;

Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant;

La route descendait et poussait la bourrique;

L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,

Dans une profondeur où l'homme ne va pas.

.

Les enfants, entendant cette roue et ce pas,

Se tournèrent bruyants et virent la charrette :

- Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête!

Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend

Et va passer dessus, c'est bien plus amusant.

.

Tous regardaient.

.

              Soudain, avançant dans l'ornière

Où le monstre attendait sa torture dernière,

L'âne vit le crapaud, et, triste, - hélas! penché

Sur un plus triste, - lourd, rompu, morne, écorché,

Il sembla le flairer avec sa tête basse;

Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce;

Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant

Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,

Résistant à l'ânier qui lui criait : Avance!

Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,

Avec sa lassitude acceptant le combat,

Tirant le chariot et soulevant le bât,

Hagard, il détourna la roue inexorable,

Laissant derrière lui vivre ce misérable;

Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

.

Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,

Un des enfants - celui qui conte cette histoire -

Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,

Entendit une voix qui lui disait : Sois bon!

.

Bonté de l'idiot! diamant du charbon!

Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres!

Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres,

Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,

Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié.

O spectacle sacré! l'ombre secourant l'ombre,

L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre,

Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant,

Le damné bon faisant rêver l'élu méchant!

L'animal avançant lorsque l'homme recule!

Dans la sérénité du pâle crépuscule,

La brute par moments pense et sent qu'elle est soeur

De la mystérieuse et profonde douceur;

Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle

Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle;

Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,

Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,

Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange

Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,

Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,

Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.

Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites?

Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites?

Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour!

Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour;

Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,

La bonté, qui du monde éclaire le visage,

La bonté, ce regard du matin ingénu,

La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu,

Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime,

Est le trait d'union ineffable et suprême

Qui joint, dans l'ombre, hélas! si lugubre souvent,

Le grand ignorant, l'âne, à Dieu le grand savant.

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