Le tigre, un sauvetage qui nous concerne...

par Alain Joly

..

"Nous ne pouvons admettre que des animaux soient torturés et sacrifiés pour la raison futile d'alimenter

en peaux un commerce sans nécessité. (...) Notre sensibilité a beaucoup évolué et il n'est plus admissible

d'accepter des traditions barbares."

                  Jacqueline Faucher, Présidente de la Société protectrice des animaux

..

     En 1990, j'ai visité le Parc National de Corbett, un des plus grands et plus célèbres sanctuaires de vie

sauvage en Inde. Mon rêve : voir un tigre sauvage. Quand le bus qui m'y emmenait eut franchi l'entrée du

parc, et alors que je scrutai déjà la jungle dans un espoir irraisonné, un éclat de couleurs flamboyantes

s'évanouit dans la canopée. C'était un paon ! J'avais déjà vu des centaines de paons en Inde, aux abords

des villes et des villages, mais ce paon n'était pas de ceux-là. Il avait des couleurs vibrantes, et une vitalité

qui témoignait de la précarité de sa survie. Cet oiseau pouvait se retrouver entre les griffes d'un tigre, et

cela faisait toute la différence. Débuter mon périple à Corbett par la vue d'un magnifique paon sauvage

était de bonne augure. Je ne pouvais rêver meilleur commencement.

     Niché dans les contreforts de l'Himalaya au nord de Delhi, Corbett fut en 1936 le premier Parc

National en Inde. Son nom provient d'un soldat et chasseur britannique, Jim Corbett, qui vécut là au

début du siècle dernier, et que les villageois tenaient en grande estime, le surnommant affectueusement

"Carpet Sahib". Il devint célèbre en tuant 12 tigres et léopards mangeurs d'hommes responsables de la

mort de près de 1500 habitants de la région. Convaincu malgré tout que le tigre était un "gentleman", il

renonça à la chasse et voua le reste de sa vie à la protection de la vie sauvage, devenant naturaliste, photo-

graphe, et auteur à succès. (1) "Le rôle d'un tigre est, dans son ensemble, de participer à l'équilibre de la

nature. Si, poussé à de rares occasions par une nécessité impérieuse, ou quand ses proies naturelles ont

été impitoyablement exterminées par l'homme, il tue un être humain, il n'est pas juste que pour ces actes

une espèce entière doive être étiquetée comme cruelle et assoiffée de sang. [Un tigre] est un gentleman au

coeur pur doté d'un courage sans limites. Quand il sera exterminé — comme il sera fait si l'opinion publi-

que ne se rallie pas à sa cause — l'Inde sera plus affligée encore pour avoir perdu le plus merveilleux

représentant de sa faune." (2)

     C'est de Corbett en 1973 que le Premier ministre indien Indira Gandhi lança, avec le soutien du

WWF, le Projet Tigre, destiné à sauver les félins d'une extinction certaine. La pratique soutenue de la

chasse par les maharajas et les dignitaires britanniques au début du siècle, combinée au commerce des

peaux de tigres encore légal et à l'accroissement de la population humaine, avaient fait chuter le nombre

de tigres à un niveau dangereusement bas. En 1972, moins de 2000 tigres vivaient en Inde, pays qui en

comptait encore 40 000 au début du siècle dernier. Grâce à l'interdiction de la chasse et à la création,

avec Corbett comme parc pilote, de huit autres réserves dédiées à la sauvegarde de l'espèce, le Projet

Tigre permit de stabiliser, voire même d'augmenter légèrement la population de tigres en Inde.

     Il y a un siècle, quelque 100 000 tigres vivaient sur le continent asiatique, de la Turquie à l'Asie

du sud et à la Chine, en passant par l'est de la Russie et tout le sud-est asiatique. Aujourd'hui, on estime

leur nombre à 6000 environ. Trois des huit sous-espèces alors existantes sont éteintes : le tigre de Bali

en 1940, le tigre de la Caspienne en 1970, et le tigre de Java en 1980. Des cinq sous-espèces encore

présentes aujourd'hui, le tigre du Bengale, que l'on trouve principalement en Inde, est de loin la plus

représentée avec 4000 individus environ, suivie par le tigre d'Indochine, qui vit en Thaïlande, en

Malaisie, et dans d'autres pays alentour (env. 1500). Restent le tigre de Chine, dont il ne resterait

plus qu'une vingtaine de spécimens dans le sud de la Chine, le tigre de Sumatra, dont le nombre est

tombé au-dessous de 500, et enfin le tigre de Sibérie, ou tigre de l'Amour, dont 350 animaux environ

survivent autour de la Russie orientale.

     Le village touristique de Dhikala est situé sur un large plateau herbeux, au coeur du Parc National

de Corbett. C'est de là que partent les excursions à dos d'éléphants qui permettront peut-être aux visiteurs

d'apercevoir le précieux animal. On y jouit d'une vue splendide sur la plaine en contrebas, d'où montent

les rumeurs du monde sauvage, et où coule la rivière Ramganga. Avec une altitude variant de 400 à 1200

mètres et une superficie de 520 km2, le parc possède un très large éventail d'habitats propices à une impor-

tante variété d'espèces végétales et à une faune riche de 50 espèces de mammifères et de près de 600 espèces

d'oiseaux. Corbett peut également s'enorgueillir d'avoir une zone tampon conséquente, qui absorbe l'impact

des activités humaines extérieures. Malheureusement, ce parc bien protégé par sa gestion convenable et sa

situation géographique favorable, est aujourd'hui devenu à son tour la cible des braconniers.

     Dans le reste du pays, le braconnage est aujourd'hui à son comble, touchant très sévèrement les

réserves du Projet Tigre — actuellement au nombre de 27 — qui voient leur population de tigres, mais

aussi d'éléphants, de rhinocéros et de léopards tomber aux mains de trafiquants organisés. Depuis 10

ans, entre 35 et 121 cas de tigres tués sont révélés chaque année, des chiffres que les autorités douanières

considèrent devoir être multipliés par 5 ou 10 pour rendre compte de la réalité. Le gouvernement indien a

tendance à minimiser le problème du braconnage, et les directeurs des parcs à exagérer le nombre de tigres

vivant dans leur réserve comme gage de bonne gestion. Pourtant, Billy Arjan Singh, un des plus éminents

protecteurs de la vie sauvage en Inde, fort de l'expérience d'une vie entière passée auprès des tigres du

Parc de Dudwa, est convaincu que moins de 60 félins survivent aujourd'hui dans cette réserve, alors que

le chiffre officiel est de 98. De la même manière, de nombreux experts indépendants estiment à moins de

2500 le nombre de tigres survivant actuellement en Inde, en dépit de l'estimation officielle de 3000 à 3500.

Au bas mot, un tigre est tué chaque jour en Inde par les braconniers pour fournir à la médecine tradition-

nelle chinoise, mais aussi à d'autres pays asiatiques comme la Corée ou le Japon, quantité d'os et d'organes

divers auxquels on prête le pouvoir de guérir toute une variété d'affections ou de maladies. La demande

d'os et de peaux de tigres en Inde est quasi nulle. 167 pays sont actuellement signataires de la Convention

sur le commerce international des espèces menacées d'extinction (CITES), y compris les 10 états membres

de l'ASEAN (Association des Nations de l'Asie du Sud-Est), dont le Cambodge et le Laos jusqu'alors

réticents. C'est une bonne nouvelle, mais le boom économique de ces pays encourage paradoxalement le

retour aux valeurs traditionnelles, et donc le recours à la médecine chinoise devenue financièrement plus

abordable. Le commerce illégal des espèces dans le monde représente une manne financière annuelle éva-

luée à 12 milliards de dollars, et la valeur d'un seul tigre au marché noir, une fois sa peau, ses os, et ses

organes vendus, s'élève à 50 000 dollars. Seule une lutte concertée et déterminée de la part de tous les

pays pourra détourner les trafiquants de telles tentations.

     Le braconnage n'est pas seul en cause. La pression démographique et les projets de développement

comme la construction de barrages, de routes, ou d'exploitations minières, ont causé la réduction et la frag-

mentation de l'habitat du tigre, principalement du fait de la déforestation. Par ailleurs, la pauvreté autour

des réserves pousse les villageois à empiéter toujours plus profondément à l'intérieur des parcs, pour faire

paître leurs troupeaux ou collecter le petit bois. Les zones tampons ne jouant plus leur rôle, les hommes et

leurs animaux sont exposés aux attaques des tigres, et quand une de leurs bêtes est tuée par un félin, les

paysans se vengent alors en empoisonnant la carcasse dont le tigre se nourrit, une méthode qui est également

utilisée par les braconniers. Enfin, depuis la disparition d'Indira Gandhi et la libéralisation de l'économie

en Inde, le Projet Tigre a perdu de sa vigueur et la protection du félin s'est relâchée de façon alarmante. Le

tigre, acculé à survivre dans des zones de plus en plus restreintes, à la recherche de proies de plus en plus

rares, dérangé de tous côtés, est devenu l'enjeu de conflits incessants et croissants entre des villageois excé-

dés et des gardes forestiers dépassés et vieillissants.

     Le tigre possède pourtant avec l'Inde sa meilleure chance de survie. En plus d'abriter à lui seul 60%

des tigres en Asie, et donc dans le monde, le pays a de tout temps eu une relation privilégiée avec son pres-

tigieux félin, le choisissant d'ailleurs comme son animal national. Présent dans toutes les mythologies asia-

tiques, le tigre était déjà représenté sur des sceaux de l'ancienne civilisation de l'Indus, il y a 4500 ans.

Dans l'hindouisme, il est l'animal que chevauche la déesse Durga, farouche combattante et destructrice des

forces du mal. Par sa beauté, sa force et son courage, la tigre a, selon les lieux et les cultures, fortement

imprégné l'imaginaire des Hindous. Dans le centre de l'Inde, les tribus Warli vénèrent Vaghadeva, le Dieu

Tigre, comme symbole de vie et de fertilité, et les peuples de Nagaland au nord-est du pays le considèrent

comme leur frère. Dans l'Etat du Karnataka, la ville d'Udipi organise chaque année des célébrations dans

lesquelles les enfants dansent et se griment en imitant le tigre. Mais c'est dans les Sunderbans du Bengale,

ces marais de mangroves dans le delta du Gange, que la relation entre le félin et l'homme atteint son apogée.

Chaque jour, des dizaines de milliers d'hommes s'en vont pêcher, collecter le miel, ou simplement recher-

cher du bois de chauffe, bravant les très nombreux tigres de la région. Beaucoup meurent sous les griffes

du félin. Pour obtenir protection, ils vénèrent la déesse de la forêt Banbibi ou apaisent le démon Dakshin

Ray grâce à des offrandes et des rituels. Tout au long de l'histoire indienne, le tigre a été craint et vénéré,

perçu traditionnellement comme le gardien de la jungle, le protecteur. L'art s'en est également fait l'écho,

notamment au travers des contes populaires. Mais le symbolisme et la magie qui entourent le tigre portent

également les germes d'une représentation qui peut être aussi négative et néfaste. Comme le souligne

Stéphane Ringuet du WWF-France : "Les maux de la faune sauvage sont toujours liés à des représenta-

tions humaines." (3)

     J'avais aussi ma propre image du tigre, reflet d'une nature indomptée nourri par les rêves de mon

enfance et les documentaires animaliers. En ce jour de 1990, l'occasion m'était enfin donnée de pouvoir

confronter mon imaginaire à la réalité. Depuis le plateau de Dhikala à Corbett, les éléphants qui partent en

excursion doivent descendre le long d'un sentier abrupt dans la jungle, pour rejoindre la plaine herbeuse

en contrebas. Confortablement calé sur l'un d'eux, j'étais émerveillé de la manière dont ils se mouvaient,

fasciné de voir avec quelle douceur et tranquillité ils se frayaient un chemin dans une végétation si touffue

qu'elle semblait infranchissable. Tout indiquait ici la présence des animaux : les herbes foulées, les odeurs,

les excréments, tous les bruits de la jungle. Sans l'aide bienveillante de l'éléphant que le cornac dirigeait

avec aisance au milieu des hautes herbes, nous ne pourrions fouler ces zones sauvages et dangereuses.

C'était magnifique. Soudain, une excitation s'empara du petit monde autour de moi. Je me mis à fouiller

fiévreusement du regard la zone que l'on m'indiquait au loin, et après un moment, telle une apparition, un

tigre se détacha au loin. En un instant, sa tête majestueuse auréolée de fourrure occupa tout l'espace. Il nous

observait attentivement, tranquillement allongé dans un ruisselet, à une distance de deux cents mètres envi-

ron. La suite n'eut plus qu'une importance dérisoire, au regard de ce premier et inoubliable contact. Les

cornacs pressèrent les éléphants pour tenter d'approcher le félin. Ce dernier, dérangé, partit du mauvais

côté, là même où nous nous dirigions. Mais caché dans les hautes herbes, personne ne put l'apercevoir,

sinon les éléphants qui sentaient sa présence et barrissaient. Le tigre repartit alors dans le lit de la rivière,

et nous pûmes l'apercevoir d'assez près. S'éloignant, le félin grimpa enfin sur la berge opposée, tournant

une dernière fois la tête pour nous lancer comme un regard dédaigneux.

     Il aurait fallu que nous en restâmes là, à ce moment où nous le vîmes pour la première fois, tel un

seigneur distant et magnifique. Le reste : l'excitation de la poursuite, le voir d'un peu plus près, tout cela

avait un goût différent. Car si l'on sait que le tigre est aujourd'hui victime du braconnage et de la réduction

de son habitat, on mesure moins tous les impacts indirects, souvent non visibles, que font peser ces fléaux

sur la survie du tigre — le harcèlement en fait partie. Dans la nature, l'équilibre qui existe entre les espèces,

et à l'intérieur des comportements sociaux de chacune d'entre elles, est fragile et facilement ébranlé. D'une

manière générale, à chaque fois que la jungle est dérangée, tous les animaux sont sur le qui-vive, ce qui

rend la chasse plus difficile pour le tigre. Et celui-ci est particulièrement vulnérable, car malgré sa puissance

et son art du camouflage, il ne réussit à tuer un animal qu'au bout de 10 à 20 tentatives, et met ensuite toute

son énergie à traîner sa proie sous le couvert des arbres pour la dévorer en toute tranquillité. On comprend

aisément alors qu'un félin dérangé à cause d'une activité touristique ou agricole, puisse être tenté par une

proie plus facile comme un animal domestique, a fortiori s'il s'agit d'un tigre âgé et fatigué, ou d'un jeune

inexpérimenté. Ces félins finiront ensuite empoisonnés par les paysans. De plus, habitués malgré eux à la

présence humaine, les tigres deviennent plus vulnérables aux braconniers qu'ils cessent de voir comme

une menace. L'impact du braconnage va d'ailleurs souvent plus loin que le seul nombre de tigres tués.

La disparition d'une tigresse causera inévitablement la mort de ses petits qui, ne pouvant survivre sans elle,

mourront sous les attaques de chiens sauvages, ou tout simplement de faim. S'il s'agit d'un mâle dominant,

il s'ensuivra une lutte entre d'autres mâles pour prendre le contrôle du territoire laissé vacant, et le nouveau

tigre dominant tuera alors les petits nés de femelles dont il n'est pas le géniteur afin de faire prévaloir sa

propre lignée. Enfin, la fragmentation des habitats conduit les tigres à vivre en groupes de plus en plus res-

treints et isolés, sans possibilités de communication. Cela cause leur appauvrissement génétique et les rend

plus fragiles face aux maladies. On considère qu'il faut 100 tigres au moins pour qu'une population de félins

soit génétiquement viable. En Inde, seule la réserve des Sunderbans dans le delta du Gange remplit cette

condition.

     "Aucun être humain ne recevra de faire-part quand le dernier tigre sauvage rendra l'âme." (3) ai-je pu

lire dans un livre. C'est tristement vrai. Mais il est d'autres nouvelles dont nous ne ferons pas l'économie.

Le tigre est bien plus qu'un simple animal que les réserves de l'Inde s'efforcent de sauvegarder : il est le pro-

tecteur même de ces réserves. Car une fois le tigre disparu, les hommes, libérés du danger qu'il représentait

pour eux, et pressés par des nécessités économiques et sociales, s'en iront empiéter plus avant encore sur

les territoires des animaux, contribuant à les déranger davantage. Les braconniers se reporteront sur d'autres

espèces comme l'éléphant ou le léopard, les rendant plus vulnérables qu'elles ne le sont déjà. Peu de réser-

ves en Inde pourraient résister à la disparition des tigres, des éléphants, et des léopards. Car comment ces

sanctuaires de vie sauvage, qui ont déjà tant de difficultés à se maintenir avec leurs prestigieux animaux,

pourront-ils résister aux pressions de toutes parts quand ils n'abriteront plus que cerfs, chiens et chats sau-

vages, singes, ours, ou crocodiles. Déjà validée, la fameuse croyance populaire qui veut que le tigre soit le

gardien de la jungle pourrait bien se révéler doublement exacte. Grâce aux vastes territoires qui lui sont

nécessaires et à sa position au sommet de la chaîne alimentaire, le tigre contribue aussi à protéger l'habitat

de nombreux autres animaux, et à garantir certains équilibres écologiques essentiels au bien-être de la forêt.

Par son rôle de prédateur, il maintient le nombre de grands herbivores à un niveau raisonnable, empêchant

les phénomènes de surpâturage et d'érosion. Une bonne couverture végétale, en plus de protéger et de

nourrir les sols, contribue à filtrer et à purifier les eaux de pluies, et donc à alimenter sensiblement les

nappes phréatiques et les points d'eau nécessaires aux différentes espèces animales. Enfin, avec la dispa-

rition du tigre, c'est également tout un pan de l'économie liée au tourisme animalier qui sera durement

affecté.

     Selon Aqeel Farooqi, "Il ne reste plus aucun doute que le tigre indien — le plus beau et le plus

prodigieux d'entre les félins — est en train de laisser ses dernières traces sur la courte voie vers l'extinc-

tion." (4) Ce constat est aujourd'hui partagé par les plus grands spécialistes du tigre en Inde, au premier

rang desquels Billy Arjun Singh. Cet ardent défenseur de la nature, qui voua sa vie entière à la protection

du félin, a reçu en 2005, à l'âge de 87 ans, le prestigieux J. Paul Getty Wildlife Conservation Award. Il

est, après le légendaire Salim Ali (5), le deuxième Indien à recevoir ce prix, considéré comme le Nobel des

environnementalistes. Parmi les alliés du tigre les plus efficaces ces dernières années, on peut également

compter les ONG, qui ont non seulement alerté le public et le gouvernement de la situation précaire du tigre,

mais ont aussi mis en place des projets de développement impliquant davantage les populations locales dans

la gestion de leur nature. Dans le Parc National de Ranthambhore, une Fondation a été créée pour essayer de

réduire, par différentes aides, la dépendance des villageois vis-à-vis des ressources du parc : concessions de

parcelles de forêts pour la plantation d'arbres, fabrication et vente d'objets artisanaux, mise en place d'un

service ambulant de soins gratuits, programme d'alphabétisation, entraide financière par le micro-crédit. En

1998, le WWF a instauré un programme de compensation du bétail afin d'éviter au maximum l'empoison-

nement de tigres par les paysans, et dans les Sunderbans, des mesures ont été prises pour réduire les atta-

ques des félins sur l'homme. La prise de conscience de la situation du tigre en Inde a été retardée par un

manque d'honnêteté flagrant sur la gravité du braconnage de la part des officiels de la vie sauvage, ainsi que

par l'aveuglement et le désintérêt du gouvernement. Pour preuve, 80% des parcs en Inde ne possèdent ni

le personnel adéquat, ni les infrastructures et les équipements de base pour lutter efficacement contre les

braconniers. Mais certaines choses commencent à changer. "Au pays du tigre, le peuple indien commence

à se rendre compte que sauver le symbole national signifie sauver les forêts qui ont été le berceau des cultures

et des religions de l'Inde." (6) En 2000, une coalition d'organisations pour la vie sauvage et pour les droits

de l'homme a réussi à faire annuler un prêt de la Banque mondiale pour l'ouverture de 25 mines à ciel ouvert

par la société Coal India, situées dans un secteur où vivaient non seulement tigres et éléphants, mais également

une importante communauté de tribus indigènes. En 2004, la Cour Suprême indienne, dont les interventions

positives en matière d'environnement sont aujourd'hui fréquentes et décisives, a pu stopper un projet d'auto-

route qui traversait la réserve de Corbett et demander aux parties concernées de proposer un itinéraire alternatif.

Enfin, récemment, plus d'un million d'enfants indiens ont signé une pétition pour sauver le tigre.

     Mais aujourd'hui, les mesures traditionnelles de protection de la vie sauvage ne peuvent plus rivaliser

avec les forces colossales libérées par le développement industriel et par le vent fou de la mondialisation.

"Plus de 100 projets et propositions venant de l'industrie privée ou du gouvernement, à différents degrés

d'approbation et de développement, vont directement ou indirectement mettre en péril l'habitat du tigre en

Inde. (...) Comment ceux qui se battent pour protéger le tigre peuvent-ils faire face à ce genre d'agression ?

Comment est-il possible de gagner chaque nouvelle bataille ?" (7) De plus, la Banque mondiale, qui prête

massivement à l'Inde, multiplie les actions flatteuses envers un grand nombre d'officiels, de décideurs, de

scientifiques, ou de consultants qu'elle n'hésite pas à employer ou à favoriser. Début 2005, des événements

ont brutalement ramené le tigre au premier plan des préoccupations de la politique et des médias, secouant

les belles certitudes du gouvernement, et révélant du même coup au peuple indien la gravité de la situation.

Les officiels et les défenseurs de la nature ont découvert, interloqués, que le Parc de Sariska, partenaire du

Projet Tigre en Inde, venait de perdre en peu de temps les 16 à 18 tigres qu'il était censé abriter. La réserve

voisine de Ranthambhore et celle de Valmiki dans le Bihar ont également vu leur nombre de tigres chuter de

façon dramatique. Il faut également mentionner le Parc National de Keoladeo — inscrit au patrimoine mon-

dial de l'UNESCO pour abriter une des plus importantes populations d'oiseaux dans le monde — et qui,

privé par un barrage de la seule rivière qui alimentait ses magnifiques étangs, est aujourd'hui en très grave

danger. Il est désormais évident qu'aucune demi-mesure ne pourra sauver le tigre et son précieux habitat.

Espérons que l'incident du Parc de Sariska puisse être l'occasion d'une prise de conscience salutaire de la

part de tous les responsables de la vie sauvage en Inde.    

(...) La disparition du tigre et de la vie sauvage n'est pas un événement anodin. Pour l'homme en général,

et pour l'Indien en particulier, le sort du tigre concerne non seulement les domaines écologique, culturel,

spirituel, philosophique, économique, esthétique, mais est aussi révélateur d'une façon de gérer la société

et la planète qui engage directement notre survie. Une vérité que Billy Arjun Singh résuma par une phrase

sans ambiguïté : "Si le Tigre s'en va, nous partons avec lui." (8) Tout aujourd'hui doit être fait pour tenter

de sauver le tigre de la manière qui soit la plus compatible possible avec les besoins des paysans les plus

pauvres. Si nous échouons, c'est une autre douloureuse et irrévocable vérité que nous devrons alors affron-

ter, celle que William Beebe (9) nous rappelle par ces mots :

"Quand le dernier individu d'une race d'êtres vivants s'arrête de respirer, un autre ciel et une autre terre

doivent advenir avant qu'un autre pareil puisse exister à nouveau."

..

Notes :

(1) Tigres et léopards mangeurs d'homme par Jim Corbett, Montbel Editions.

(2) Citation de Jim Corbett empruntée à : www.corbetthideaway.com/tiger.html

(3) Des Tigres et des Hommes par Richard Ives, Editions Belfond.

(4) Tiger on the road......to extinction par Aqeel Farooqi, Hindustan Times, Lucknow, 1998

(www.wildlifeofindia.com/)

(5) Salim Ali (1896-1987) fut un ornithologue mondialement reconnu. Il a publié The Book of Indian

Birds, et Handbook of the Birds of India and Pakistan (10 vol.). Le prix J. Paul Getty a été créé en

1974 pour récompenser ceux qui ont oeuvré pour la protection de la nature.

(6) (7) Stranded, article de Bittu Sahgal (éditeur du magazine Sanctuary, et ancien membre du

"Project Tiger") et Jennifer Scarlott (écrivain et défenseur du tigre, basée à New York). Publié dans

The Amicus Journal (http://www.nrdc.org/) et reproduit dans The Tiger Information Center

(www.savethetigerfund.org/).

(8) Interview de Billy Arjan Singh (www.wildlifeofindia.com/billy3.htm).

(9) William Beebe (1877-1962), né à New York, était naturaliste, océanographe et ornithologue.

..

Bibliographie :

- Tigres et léopards mangeurs d'homme par Jim Corbet, Montbel Editions.

- Des Tigres et des Hommes par Richard Ives, Editions Belfond.

.

..

Retour au sommaire

Retour à l'accueil

.