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Christian Monginot

(lettre  adressée à Silvaine Arabo)


Réflexions sur l'animalité

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   Je viens de lire, sur Internet, votre éditorial d'un numéro de "Saraswati" datant de 2001 sur la condition

animale et je pense, comme vous, que notre attitude à l'égard de l'animal constitue un critère d'humanité. Je

dirais même qu'elle constitue un élément majeur de notre conscience de l'humain.

   Méconnaître l'animal c'est en effet méconnaître l'humain, et comme vous le dites, les sévices commis sur

l'animal préludent souvent à ceux que l'on commettra sur l'homme.

   J'ai souvent réfléchi à cette formule de Rimbaud définissant les responsabilités nouvelles du poète : "Il est

chargé de l'humanité, des animaux même...". Je me suis demandé quel pouvait être le rapport entre l'expéri-

ence poétique et cette responsabilité à l'égard de l'animalité.

   J'en suis arrivé aux conclusions suivantes.

   La poésie vient en ce point où l'homme, butant contre les limites de son propre langage, s'interroge sur ce

qui, de lui, s'étend bien au-delà de ce qu'il peut dire ou penser. Elle donne la parole à cette "idiotie" qui le sub-

merge et qui le lie obscurément à la totalité mouvante de son expérience d'être-là.

   En ce lieu, l'homme échappe aux objectivations de la science, il n'est plus identifiable à une "espèce ani-

male", ni enfermé en lui-même. Son existence n'est plus saisissable de l'intérieur des seules déterminations

biologiques propres à une espèce mais apparaît comme la résultante d'un dialogue infini, sans dedans ni

dehors, où circulent les signes et les inventions du vivant aux prises avec le flux qui en dessine puis disperse

les figures.

   En retour, depuis ce lieu, l'animal n'apparaît plus, lui-même, comme un être emprisonné dans les classifi-

cations de la science, réduit à une "espèce", mais comme un être traversé par le même dialogue et contribuant

à le nourrir de sa propre force de vie. Dès lors, il est clair que toute atteinte, morale ou physique, portée à

l'intégrité de l'animal détériore nécessairement et appauvrit ce dialogue qui constitue notre essence commune,

appauvrit notre "humanité".

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