Maurice Lestieux



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" Jaillissement " , Huile sur toile de Silvaine Arabo

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Connaissance

                1

La terre, nous commencions à savoir

par quelques inventaires, quelques cris

arrachés aux entrailles, quelque apnée

dans les abysses et sur les sommets.

Se désagrégeait le mystère. Oh! certes

l'on prenait le saphir pour diamant

parfois, la résurgence pour la source,

l'ivraie pour le bon grain et la paillette

pour l'or. Notre regard nous décevait

mais nous avions étalonné nos rêves.

                2

Interrogées à mi-silence, les fleurs

avaient presque délivré leur parfum

comme une épiphanie de la couleur,

les fruits disaient l'alchimie des saveurs,

l'herbe, entre quelque pavé persistant

proclamait la force de ses rhizomes,

et la mousse bleue confiait au rocher

l'alchimie de nos battements de coeur.

A peine tout cela répondait-il

à la légèreté de nos questions.

               3

Des planisphères même élaborés

sur nous, nos vaisseaux et leurs croisements,

sur nos longs cheminements intérieurs

en un éclair parcourus, sur l'ardeur

de nos fièvres, le gel de nos mémoires.

Ce que nul ne savait nous l'inventions

à partir de l'arsenal du chercheur

et de l'imaginaire du poète

car nous avions perdu la connivence

de notre aventure et de l'univers.

              4

Mais le ciel ! On eut beau par les nuits claires

Epouser l'herbe à plat dos. Dessiller

les yeux. Faire l'oubli des pesanteurs.

Décliner quelque projet d'infini :

silence dans le vacarme absolu

de l'intersidéral. Comme un refus.

Plus loin porte notre regard, toujours

plus loin gît l'origine et le secret.

Nous avons tant cherché comment

et non pour quoi et non vers quoi!

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ORIGINES

                 I

Eternité

Un rêve d'éternité nous habite

car nous avons bâti sur le désert,

sur les forêts décimées, sur les glaces,

nos demeures d'amour et de labeur.

Car nous avons maîtrisé cette terre,

comme l'ordre nous en fut délivré,

entrepris de reconnaître l'espace

receleur d'origines et de fins

et nous refusons, d'un bord ou de l'autre

de nos chemins, les querelles futiles.

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                 II

Océan

Comprenne qui pourra ou qui voudra

car je ne suis marchand de clés ni d'or

mais compagnon d'alouette et de vent

qui souffle le chant seulement reçu:

L'appel des cigales l'emporte donc

à travers le faseillement des feuilles

et l'accord silencieux des lavandes.

Il subsiste ce parfum toujours qui

trahit notre origine d'océan

ou de marais, qu'importe la distance.

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                 III

Humilité

Prendre de la hauteur sans oublier

l'odeur et le poids de la terre sur

la biche qui la partage et la rassemble

pour l'enfouissement des herbes vaines

que l'humus accueillera sans mépris.

Alors, dans l'humble silence tressé,

renaîtra l'ordonnance des sillons,

l'éveil préliminaire de la graine

avant l'habile déploiement des spires

et, plus tard, la profusion des vergers.

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                  IV

Pesanteurs

L'athlète et le chercheur en nous sommeillent

sans nul débat. Trouver et conquérir

pour gagner quoi ? Guérir ce mal d'espace

cette prégnance de savoir. Courir

par des allées complices vers le but

suprême. Survivre, et, s'il se peut, vaincre

les pesanteurs de nos corps, de nos âmes.

Nous évader vers le haut, seul espoir.

Quelque chose résiste à nos questions,

de l'ordre de l'angoisse ou du mystère.

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                 V

Harmonie

Certains matins l'on pressent l'harmonie

entre l'infini de la molécule

et la cohérence de l'univers.

Comme un éclair, comme un jaillissement

flamboie. Puis l'on passe aux choses qui courent.

L'on ne s'étonne plus de l'homme vertical,

de son aptitude à choisir sa route,

de quelque habileté du liseron

ou du sable captif de la marée :

L'on ne s'étonne plus de rien, jamais.

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             VI

Sillons

Sillons de terre, d'océan, de ciel,

Unique plaie dont nous sommes l'auteur :

Il faut toujours séparer pour renaître,

trancher dans l'écume des mers, le vif

des mots, la chair de l'humus. Retourner

cette étrave d'acier ou de sève.

Le soc au reflet d'azur s'insinue

sous la racine avide de lumière.

Ainsi nous sèmerons, non sans douleur,

cette espérance couleur d'améthyste

..

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Lumière

Soulevée la pierre du silence

moussue de temps

lavée des vents

..

Voici le cristal offert

Le rayon favorable assemblé

Dans la cohérence du jour

..

Lumière

Parole d'éternité.

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Clarté

Rayon de bonheur. La poste apporte

le signe du souvenir présent.

Lumière dans l'ombre. La joie.

Vaincre nos silences d'un appel

vers le jour qui point, nouvel espoir,

vers l'unanime vibration, l'urgence

de la parole, de la couleur.

La vie, n'est-ce pas, que vous souhaitez

si juste, si généreuse et belle,

vous qui posez le regard et l'âme

sur le monde: tout devient clarté.

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Un jour, une année, une ville

Approche de ville

La rumeur grandit. L'azur

s'élève : matin.

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Pistes d'envol. Voies

de garage fissurées.

Brin d'herbe au printemps

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Le géranium

intercède pour l'été.

Chaleur de la pierre

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Marronnier plus haut

que la rangée. Le guetteur

annoncera l'automne.

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Vitrages sans tain

La verticalité nue

Promesse d'hiver.

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Rougeur sur le front,

La nuit réclame silence.

Le trottoir se tait.

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Comète

Nous avons guetté la comète. Comme

un signe, une origine, une promesse.

Flagrante poussière d'eau et de flamme,

à quelque nébuleuse dérobée,

se hasardant à l'entour du soleil.

Bien plus de cinq milliards d'années encore,

dit-on, pour que la pervenche y fleurisse.

Extrait de Il doit y avoir un chemin

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Mériter

Mériter la terre au parfum d'humus

et la fontaine où s'épèle le jour

avec l'hésitation brève du sage

et l'océan receleur de promesses

ou d'îles non encore émergées.

Mériter le vent le plus exigeant

levé de la nuit, souvenir d'étoiles,

et ta confiance choisie, femme,

qui sais la priorité du secret.

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BRIN D'HERBE

Au brin d'herbe nous ferons allégeance

car il nous jugera sur nos égards

lui qui tient la raison du monde

enclose et le secret originel

de l'homme et de la pierre indissociés.

Nous le sacrifierons non sans cérémonie

pour les fêtes endiablées du solstice.

Extrait de " Il doit y avoir un chemin "

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Notice bio-bibliographique de Maurice Lestieux

Né le 4 octobre 1929 à Paris d'une famille maternelle enracinée à Cieux,en Limousin, et paternelle originaire

du port ensablé de Brouage , en Saintonge, d'où Champlain partit fonder le Québec.

Toute l'enfance du jeune Maurice Gravaud-Lestieux est vécue à Sadirac près Bordeaux (33) au milieu des

vignes, avant qu'il ne gagne Paris, ville avec laquelle des liens prégnants se sont tissés depuis le lycée Condor-

cet, la Faculté de Droit et le Centre de formation des Journalistes, lieu d'un apprentissage privilégié du monde et

de la vie.

Débuts dans la presse écrite puis carrière dans la fonction publique au ministère de l'Intérieur puis à celui de

la Culture , qui l'ont conduit à de nombreux et brefs mais significatifs déplacements sur tous les continents avec

des responsabilités qui l'ont placé aussi bien au coeur de l'événement que dans la proximité du quotidien.

Son épouse lui ayant fait découvrir les Alpes, la montagne tient également une part importante dans ses choix,

ses références, ses horizons.

Ses fils et sa fille, dit-il, réalisent, dans leur vie professionnelle, des vocations qu'il aurait aimé accomplir :

l'architecture, le journalisme et l'action sociale pour le " mieux vivre sa ville " de chaque homme, chaque

femme, chaque enfant.

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Maurice Lestieux " entre en poésie " en 1965 sous l'égide des " Nouveaux Cahiers de Jeunesse "  de

Jean Germain ( La Marivole, 1965, Faux-départs, 1967, J'entrerai dans la ville, 1971,

Rencontre, 1970, Espérer,1980 ).

A partir de 1989, dans la Collection Jalons  de Jean-Paul Mestas, Il publie successivement : Laissez le

temps en liberté (1989), Demain un autre jour (1990) ,Demeures de lumière (1992), Il doit

y avoir un chemin (1997).

Ces ouvrages font tous une large part à l'illustration par des artistes comme Chris Mestas, Sophie Rousseau

ou Patricia Sarne.

Parallèlement il publie Projection, catalogue d'exposition du peintre Véronique de Guitarre ( Editions

Fontaine-Daynac à Poitiers 1994 ) et avec la même artiste " Fragments de Terre " préfacé par Jean Rousse-

lot.

Dans la collection des " Cahiers de poésie " fondés en 1989, à côté d'une revue qui compte vingt numéros,

il  fait paraître, entre autres, les recueils suivants : Fascination d'Hatshepsout. Stèle pour une Reine

(1991) Sur le seuil de l'atelier : Lucile Passavant, élève de Maillol 1993, Poèmes pour un

enfant à l'automne (1994), Eloge du philosophe (1996), Genesis Sur l'oeuvre du sculpteur Hil-

de Van Sumere (1997,) Millesime 98 à Rochefort - sur - Loire (1998), Ailes de papillon.Sur

quelques toiles de Bonnard.(1999), Photographie ; écriture de lumière (1999).

Pour le théâtre, il écrit : Nicolas Flamel ou l'or de Dieu (1984) Akhénaton, Préface de Serge Brindeau

(1985), Péguy contre Sorel (1986), Un certain Simon de Cyrène (1996).

Maurice Lestieux publie dans des revues suivantes : Jalons, Phréatique, Poésie-sur-Seine, Lieux-d'Etre,

Jointure, Le Cri d'Os, La Toison d'Or, Rimbaud Revue, Inédit, Ecritures.

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